Maroc: Entre départ, transit et installation, le Royaume affronte simultanément les deux visages d'une même crise migratoire

L'interpellation de 294 candidats au passage vers le préside occupé, dont 248 ressortissants subsahariens, replace le Maroc au coeur d'une équation migratoire qui dépasse largement ses frontières. Pays de départ, de transit et même d'installation, le Royaume demeure aussi le premier verrou africain d'une Europe appelée à assumer davantage sa part du fardeau.

Sebta, la ville occupée, n'en finit plus de revenir dans l'actualité. A peine croit-on que la région aurait retrouvé son calme que les réseaux sociaux recommencent à bruisser, que des groupes se constituent autour de Fnideq, que les forces de sécurité se redéploient et que le préside occupé retrouve son statut de « porte européenne » sous haute surveillance.

Mais les événements du samedi 15 août apportent une nuance importante à une histoire devenue presque familière. Sur les 294 candidats à l'émigration irrégulière interpellés à proximité de Fnideq, 248 étaient des ressortissants subsahariens et 46 des Marocains. La proportion change sensiblement la photographie des dernières semaines. Car si tous regardent dans la même direction, ils ne viennent ni du même endroit ni nécessairement pour les mêmes raisons.

Le retour de la route subsaharienne

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Les migrants interceptés samedi se trouvaient dans des bois dominant Fnideq, à quelques kilomètres du poste-frontière. L'intervention des forces de l'ordre a permis d'en interpeller une partie, tandis que d'autres ont réussi à se disperser. Le scénario est connu. Durant l'été, les zones forestières proches de Fnideq, mais également celles de Beni Ansar près de Nador et de Mellilia, deviennent des points de rassemblement pour des migrants subsahariens espérant atteindre les deux présides occupés.

Pour beaucoup d'entre eux, le nord du Maroc ne constitue pas le commencement du voyage mais son dernier verrou. Certains ont traversé plusieurs pays et parcouru des milliers de kilomètres avant d'arriver aux portes de l'Europe. Sebta ou Mellilia représentent alors l'aboutissement espéré d'une route commencée beaucoup plus au sud.

La situation diffère sensiblement de celle observée deux semaines auparavant lorsque, selon les autorités espagnoles, plus de 72.000 candidats au passage, principalement des Marocains et parmi eux une majorité de jeunes hommes, avaient convergé vers Sebta, à pied ou à la nage. Environ 70.000 avaient été aussitôt refoulés.

Cette tentative massive avait surtout révélé un phénomène social marocain particulièrement préoccupant. Nombre de ces jeunes correspondaient difficilement au portrait traditionnel du migrant clandestin ayant longuement préparé son départ. Pour certains, l'appel des réseaux sociaux, l'effet de groupe et l'illusion d'une frontière momentanément accessible avaient suffi à précipiter le passage à l'acte. Le bilan humain avait rappelé brutalement que la frontière virtuelle débouche, elle, sur une mer bien réelle. Les chiffres officiels des deux rives ayant fait état de plusieurs décès et disparitions.

Une même destination, deux réalités migratoires

C'est précisément cette juxtaposition qui rend les événements actuels particulièrement révélateurs. Le jeune Marocain qui regarde Sebta depuis Fnideq et le migrant subsaharien arrivé au terme d'un long parcours africain peuvent finir devant le même grillage. Leur présence raconte pourtant deux histoires différentes. L'un quitte son propre pays. L'autre le traverse.

Le premier pose directement la question des perspectives offertes à une partie de la jeunesse marocaine, de l'emploi, de la confiance dans l'avenir et de cette proximité presque provocante d'une Europe parfois visible depuis la côte. Le second replace le Maroc dans une géographie beaucoup plus vaste des migrations africaines, entre pays d'origine, territoires de transit et destinations européennes.

Le Royaume se retrouve ainsi dans une position particulièrement complexe : historiquement pays d'émigration, il est devenu simultanément pays de transit et territoire d'installation, tout en assumant une part croissante du contrôle de l'une des frontières les plus sensibles entre l'Afrique et l'Europe.

La frontière européenne commence bien avant l'Europe : Une anomalie géographique

Les mesures prises avant le 15 août illustrent cette réalité. Dès le 12 août, les autorités marocaines avaient renforcé leur dispositif après la multiplication de publications affirmant que les frontières de Fnideq et Mellilia seraient ouvertes le 15 août, jour férié en Espagne. Une rumeur suffisamment crédible pour provoquer des déplacements et imposer une mobilisation sécuritaire préventive.

Le phénomène montre combien la gestion de la frontière espagnole commence désormais bien avant le territoire espagnol à proprement parler, voire bien avant les grillages plantés autour de Sebta. Lorsque Rabat contrôle les accès, surveille les zones forestières, démantèle des réseaux ou intercepte des candidats au passage, une partie de la pression migratoire est contenue sur le territoire marocain avant même d'atteindre l'Union européenne. C'est précisément sur ce partage des responsabilités que plusieurs observateurs étrangers appellent aujourd'hui l'Europe à aller plus loin.

Le président du Global Policy Institute, Paolo von Schirach, estime que le Maroc assume depuis plusieurs années une part importante de ses responsabilités et que la lutte contre la migration irrégulière ne peut reposer sur un seul pays. Le juriste belge Geoffroy Generet défend une lecture similaire : le Royaume devrait être considéré comme un partenaire stratégique d'une politique migratoire euro-africaine plutôt que comme le simple gardien méridional de l'Europe. Car Madrid et Bruxelles ne peuvent raisonnablement externaliser indéfiniment leur frontière tout en laissant l'essentiel du travail de prévention à leur voisin du Sud.

Quand les algorithmes précèdent les passeurs

Reste un acteur désormais incontournable : les réseaux sociaux. Les appels anonymes, vidéos virales et fausses informations annonçant l'ouverture d'une frontière peuvent désormais provoquer en quelques heures ce qui nécessitait autrefois des réseaux autrement plus structurés.

Le passeur traditionnel n'a évidemment pas disparu. Mais il partage désormais le terrain avec TikTok, WhatsApp et d'autres plateformes capables de transformer une rumeur en mouvement collectif. Les autorités peuvent à la limite renforcer une frontière physique, mais dresser un grillage autour d'un algorithme relève de la gageure.

Voilà peut-être ce que Sebta révèle aujourd'hui avec le plus de force. La question migratoire ne peut être réduite ni au contrôle policier ni au nombre de personnes interceptées. Elle plonge ses racines dans les fractures économiques et sociales des pays de départ, traverse les routes africaines, se nourrit désormais des réseaux numériques et finit par frapper aux portes d'une Europe qui ne peut demander éternellement à ses voisins d'en supporter seuls les conséquences.

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