Autrefois porté principalement comme pagne ou tenue cérémonielle, le tissu Akwete trouve aujourd’hui une nouvelle place dans la mode contemporaine et dans les programmes universitaires. Tisserandes, enseignants et spécialistes du patrimoine estiment que l’élargissement de son marché pourrait préserver un savoir-faire transmis depuis des générations tout en créant de nouvelles opportunités économiques.
Pendant trois à quatre semaines, Uchechi Ahunanya s’installe devant son métier à tisser en bois à Obohia-Ndoki, dans l’État d’Abia, au Nigeria. Ses mains se déplacent avec précision entre les fils tendus pour créer, rangée après rangée, les motifs complexes qui caractérisent le tissu Akwete.
Pour Ahunanya, le tissage n’est pas seulement une activité économique. C’est un héritage familial transmis de mère en fille depuis plusieurs générations. Sa grand-mère, décédée à l’âge de 103 ans, tissait déjà avant la naissance de sa mère. Cette dernière a ensuite perpétué la tradition, permettant à Ahunanya de grandir au milieu des fils, des couleurs et des métiers à tisser.
« Lorsque nous étions enfants, nous regardions notre mère fabriquer ces tissus et nous nous demandions quand nous pourrions commencer à notre tour. La première fois que j’ai tissé, j’ai ressenti une immense joie », raconte-t-elle.
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Le tissu Akwete est un textile traditionnel associé à la ville d’Akwete et aux communautés Ndoki de la zone d’Ukwa East, dans le sud-est du Nigeria. Historiquement fabriqué par des femmes, il est reconnu pour ses motifs élaborés, ses couleurs éclatantes et les significations culturelles intégrées dans ses dessins.
Même si ses origines exactes font encore débat, les recherches montrent que le tissage Akwete s’est développé au XIXᵉ siècle grâce aux échanges commerciaux dans le delta du Niger. Au fil du temps, cette activité est devenue à la fois un symbole culturel et une importante source de revenus pour les femmes.
Aujourd’hui, artisans et universitaires cherchent à adapter cet héritage à une industrie de la mode profondément transformée.
Du pagne traditionnel à la mode moderne
Selon Ahunanya, le tissu Akwete a considérablement évolué.
« Avant, il était uniquement utilisé comme pagne. Aujourd’hui, nous confectionnons des hauts, des pantalons, des jupes, des chemisiers et des robes », explique-t-elle.
Sa fille, Divine Ahunanya, âgée de 16 ans, maîtrise déjà les gestes précis du tissage. Les artisans expérimentent également des fils plus fins afin de produire des tissus plus légers et mieux adaptés au climat chaud du Nigeria.
Cette capacité d’adaptation est essentielle, car le tissu Akwete doit désormais rivaliser avec des textiles industriels et importés, beaucoup moins coûteux et plus rapides à produire.
Un ensemble en soie tissé à la main peut coûter entre 150 000 et 200 000 nairas (110 à 147 dollars américains), tandis qu’une version en coton peut être vendue entre 80 000 et 100 000 nairas (59 à 73 dollars américains), selon la complexité des motifs.
Un savoir-faire menacé
Selon Ijeoma Onyejekwe, spécialiste du patrimoine à la Commission nationale nigériane des musées et des monuments, l’arrivée massive des tissus importés a progressivement affaibli le marché des textiles traditionnels.
« Le tissu Akwete était plus cher et sa fabrication demandait davantage de temps, alors que les tissus importés étaient beaucoup moins coûteux. Les consommateurs ont naturellement choisi les produits les moins chers, ce qui a affaibli le marché », explique-t-elle.
Les changements sociaux ont également interrompu la transmission des savoirs. Autrefois, les jeunes filles apprenaient naturellement le tissage auprès des femmes plus âgées de leur famille. Aujourd’hui, l’urbanisation, les études et la recherche d’emplois salariés ont éloigné les jeunes générations de cette tradition.
« À l’époque, toutes les jeunes filles savaient tisser. Aujourd’hui, combien de femmes sont encore capables de fabriquer un tissu Akwete ? » s’interroge Onyejekwe.
Cette disparition progressive menace bien plus qu’une simple technique artisanale. Chaque motif du tissu Akwete transmet des informations sur l’identité, le statut social ou la fonction de celui qui le porte. Certains modèles étaient traditionnellement réservés aux chefs, aux dignitaires ou aux cérémonies particulières.
« Le tissu Akwete n’est pas un simple assemblage de motifs. Il raconte une histoire », souligne Onyejekwe.
L’un des motifs les plus célèbres est Ikaki, inspiré de la tortue. Son origine serait liée aux échanges commerciaux régionaux qui ont permis aux tisserandes d’intégrer et de transformer différentes influences culturelles.
Les universités au service de la préservation
À l’Alex Ekwueme Federal University Ndufu-Alike, dans l’État d’Ebonyi, un centre consacré aux textiles traditionnels permet aux étudiants d’apprendre directement les techniques de tissage. L’objectif est de préserver les savoir-faire locaux tout en les transmettant à une nouvelle génération.
Pour Chiaka Nnodi, directrice par intérim du centre, les universités ont un rôle essentiel à jouer.
« Le tissu Akwete n’est pas seulement un artisanat. Il incarne des siècles d’histoire, d’esthétique, de technologie traditionnelle, de mémoire et de vie communautaire », affirme-t-elle.
Les étudiants ne se contentent pas d’étudier les tissus finis. Ils apprennent à monter les métiers à tisser, à préparer les fils et à comprendre les différentes étapes du processus de fabrication.
L’objectif est également de relier les connaissances traditionnelles aux technologies modernes, au design et à l’entrepreneuriat.
« L’enseignement artistique crée un pont entre les savoirs traditionnels et les compétences contemporaines afin qu’ils restent pertinents aujourd’hui », explique Nnodi.
Redéfinir la mode africaine
L’intérêt pour les textiles traditionnels nigérians est en pleine croissance. De plus en plus de créateurs intègrent le tissu Akwete, l’aso-oke et l’adire dans des collections modernes comprenant des robes, des vestes, des sacs et d’autres accessoires destinés aux marchés nationaux et internationaux.
Le photographe et créateur Uzochukwu Ebube estime que l’avenir du tissu Akwete dépendra de sa capacité à devenir une expression contemporaine de l’identité africaine.
« Avant que le tissu Akwete puisse raconter notre histoire, les jeunes doivent d’abord connaître cette histoire », explique-t-il.
Selon lui, les créateurs africains devraient également concevoir des vêtements adaptés aux réalités climatiques du continent plutôt que d’imiter les tendances occidentales.
« Si nous voulons créer une mode africaine, nous devons tenir compte du climat et définir notre propre style », affirme-t-il.
Une tradition vivante
Pour Ahunanya, l’avenir du tissu Akwete dépendra de l’élargissement du marché. Une demande plus importante encouragerait davantage d’artisans à investir dans la production et convaincrait les jeunes générations que le tissage peut offrir une véritable source de revenus.
« Je rêve de voir le tissu Akwete prendre sa place parmi les autres textiles. Si le tissu grandit, nous, les producteurs, grandirons aussi », déclare-t-elle.
Les spécialistes estiment que l’avenir ne consiste pas simplement à reproduire les vêtements du passé, mais à créer de nouvelles applications : vêtements modernes, accessoires, décoration intérieure et autres produits capables de séduire les consommateurs actuels sans sacrifier l’identité culturelle du tissu.
Pour Nnodi, il s’agit avant tout de préserver un « savoir vivant ».
« Lorsque nous parlons de préservation, nous avons parfois tendance à vouloir figer l’histoire. Pourtant, nous devrions considérer cette histoire comme un savoir vivant, capable d’évoluer et de rester pertinent pour l’avenir », conclut-elle.
Chaque pièce tissée par Ahunanya porte encore la mémoire de sa mère et de sa grand-mère. Mais pour que cet héritage survive, il doit continuer à évoluer, séduire de nouveaux consommateurs et offrir des opportunités économiques aux communautés qui le perpétuent depuis des générations