Au Maroc, faire le plein revient désormais à consulter un tableau de Bourse : on scrute le prix, on anticipe le prochain mouvement et, comme ce lundi 17 août, on découvre que le gasoil et l'essence ne prennent même plus la même direction. Depuis dimanche soir, le gasoil a grimpé de 65 centimes le litre pendant que l'essence reculait de 30 centimes, les deux carburants s'établissant désormais autour de 15 DH selon les stations et régions.
Le mois et demi écoulé résume ce grand huit. Baisse le 1er juillet (moins 96 centimes pour le gasoil, moins 45 pour l'essence), rebond le 16 juillet, nouveau bond le 2 août avec près d'un dirham supplémentaire par litre pour les deux carburants, puis ce croisement du 17 août. Le yo-yo n'est plus une image, c'est devenu le mode de lecture du marché.
Le baril n'explique pourtant pas tout. Le Maroc importe ses produits raffinés et reste exposé aux cotations internationales, au fret et au taux de change, comme le rappelle le Conseil de la concurrence. Mais la transmission aux prix à la pompe n'est ni mécanique ni intégrale : entre le 1er et le 16 mars 2026, la cotation internationale du gasoil avait progressé de 2,92 DH/litre pour une répercussion à la pompe de 2,03 DH, soit 69,5%. L'équation «le pétrole monte donc la pompe monte d'autant» ne tient pas, dans un sens comme dans l'autre.
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Reste la question des marges, inévitable depuis la libéralisation. Au quatrième trimestre 2025, les neuf distributeurs suivis dégageaient une marge brute moyenne de 1,23 DH par litre de gasoil et de 1,85 DH pour l'essence, contre 1,48 DH et 2,10 DH le trimestre précédent. La marge brute n'est pas un bénéfice net, mais son évolution reste l'indicateur clé pour mesurer l'écart entre coûts réels et prix payé. D'où l'importance croissante de la surveillance du Conseil de la concurrence : la question n'est plus seulement de savoir si les prix bougent, mais à quelle vitesse, dans quel sens et avec quels écarts.
Le gasoil, carburant de l'économie quotidienne
La hausse du diesel pèse bien plus lourd qu'une simple ligne de budget automobile. Le gasoil fait rouler taxis, autocars, camions, utilitaires, une bonne partie de l'agriculture et des chantiers. C'est un carburant qui circule jusque dans les dépenses de ceux qui n'ont pas de voiture. Le consommateur finit ainsi par le payer une seconde fois, dilué dans ses légumes, ses matériaux de construction ou ses colis. Ironie du sort, ces quelques centimes cessent vite d'en être.
Un camion ne consomme pas cinquante litres par mois, une flotte d'entreprise non plus. Répétée sur des milliers de kilomètres, une hausse de 65 centimes finit par redessiner les coûts d'exploitation, que l'entreprise absorbe, rogne sur sa marge ou répercute sur le client suivant. Au bout de la chaîne attend, comme toujours, le consommateur.
Quand la pompe rencontre le panier de la ménagère
Les chiffres du HCP illustrent cette porosité. En juin 2026, le recul mensuel de 2,9% des carburants avait tiré vers le bas les prix des produits non alimentaires. Pourtant, sur un an, le poste «Transport» progressait encore de 6,7%, quand l'inflation générale plafonnait à 0,3%. Le carburant pèse ainsi plus lourd dans l'économie que dans le seul budget des ménages et cette diffusion n'est pas symétrique : une hausse se propage vite dans les tarifs, une baisse beaucoup moins. Le cliquet fonctionne mieux en montant qu'en descendant.
L'Etat pris entre libéralisation et amortisseur
Le paradoxe éclate avec le retour du soutien exceptionnel aux transporteurs, relancé par le ministère du Transport et de la Logistique pour renforcer leur résilience face aux prix des carburants. D'un côté, un marché libéralisé censé refléter ses propres conditions. De l'autre, une puissance publique qui revient par la fenêtre dès que la facture devient trop lourde. La logique économique se comprend : éviter que le gasoil ne se répercute intégralement sur le transport. Reste la question de fond : jusqu'où laisser flotter un marché dont les à-coups obligent régulièrement l'État à rentrer dans la danse ?
Le véritable coût du yo-yo
Le problème n'est pas seulement que le carburant coûte cher, c'est que l'instabilité elle-même a un prix. Un gasoil durablement fixé à 14 DH s'intègre dans des contrats et des calculs. Des variations de plusieurs dizaines de centimes en quelques semaines, beaucoup moins. Pour le transporteur comme pour l'agriculteur ou l'artisan, le carburant devient moins une donnée qu'une inconnue, ce qui nourrit l'anticipation : par précaution, certains intègrent une marge de sécurité dans leurs tarifs avant même que la hausse ne soit encaissée. La volatilité produit alors de l'inflation par avance.
Une question de confiance autant que de prix
Depuis la libéralisation, une interrogation empoisonne le débat : le consommateur comprend-il vraiment comment se construit le prix qu'il paie? Cotations internationales, fret, change, fiscalité, marges du distributeur et de la station, la mécanique est assez opaque pour nourrir les soupçons dès qu'une hausse paraît trop rapide ou une baisse trop lente. Le suivi du Conseil de la concurrence a amélioré la transparence, mais l'enjeu reste la lisibilité. Sans elle, chaque panneau de station-service se transforme en petit référendum sur la politique des carburants.
Les Marocains finissent par surveiller moins la jauge de leur voiture que celle de leur pouvoir d'achat. La baisse de l'essence, ce 17 août, offrira un semblant de répit à certains automobilistes. La hausse du gasoil, elle, mérite plus d'attention : le diesel ne s'arrête pas à la pompe, il prend la route, monte dans les camions et finit, quelques kilomètres plus loin, dans le prix de ce que nous achetons. Voilà peut-être la vraie leçon du yo-yo actuel. A la pompe, les centimes montent et descendent. Dans l'économie réelle, ils ne voyagent jamais seuls.