Maroc: Le Maroc occupé à refaire ses villes - Quid des comportements

Alors que le Royaume bâtit sa vitrine pour le Mondial, le civisme, lui, attend toujours son chantier.

Kleenex par la fenêtre, bouteilles sur la chaussée, restes de repas, double file, trottoirs privatisés, klaxons compulsifs : tandis que le Royaume prépare sa vitrine pour le Mondial 2030, un chantier plus délicat demeure. Celui du civisme, pour lequel aucun appel d'offres n'a encore trouvé d'entreprise adjudicataire.

Le Maroc construit, et beaucoup. Les grues dessinent de nouveaux horizons, les avenues changent de visage, les stades se métamorphosent, les aéroports s'agrandissent. A cette allure, il ne serait pas étonnant de s'endormir devant un rond-point et de découvrir un échangeur au réveil.

Seulement voilà, pendant que le béton avance, certains comportements semblent avoir demandé une prolongation. De petites incivilités si ordinaires qu'elles se fondent dans le paysage, répétées chaque jour par suffisamment de monde pour transformer la ville en un espace où chacun négocie sa propre règle. Et parmi elles, une résume presque toutes les autres. Une vitre descend. Une main apparaît. Un Kleenex s'envole. La vitre remonte. L'habitacle est propre. La rue se débrouillera.

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Dedans chez moi, dehors chez les autres

Il faut admirer la frontière philosophique que constitue parfois une simple vitre automobile. A l'intérieur, le propriétaire prend soin de son véhicule : tableau de bord nettoyé, sièges préservés, parfum suspendu au rétroviseur. Inconcevable d'y abandonner une bouteille vide. Mais que ces mêmes objets franchissent la vitre, et les voilà débarrassés de toute responsabilité. Kleenex, mégot, gobelet, peau de banane, emballage, canette : tous connaissent une seconde vie aérienne avant d'atterrir sur la chaussée.

La scène est si banale qu'elle ne choque presque plus. Elle devrait pourtant, car elle traduit une conception singulière de l'espace public : ce qui est chez moi mérite d'être préservé, ce qui appartient à tout le monde peut être sali. La rue devient une poubelle nationale à ciel ouvert, avec service de ramassage inclus. Après tout, entend-on parfois, «il y a des gens payés pour nettoyer». Raisonnement imparable. A ce compte-là, puisqu'il existe des pompiers, autant mettre le feu de temps en temps, histoire qu'ils ne perdent pas la main.

Le balayeur derrière le jeteur

La plaisanterie devient moins drôle quand on regarde qui se trouve au bout de la chaîne. Quelqu'un jette son mouchoir depuis une voiture de luxe climatisée. Quelques heures plus tard, quelqu'un d'autre devra se pencher pour le ramasser sous le soleil. Le confort du premier devient littéralement le travail du second. Bien sûr, les communes doivent nettoyer, les conteneurs être suffisamment nombreux, les collectes régulières.

Mais aucune armée de balayeurs ne gagnera durablement une bataille où la population alimente en continu le camp adverse. Une ville nettoyée à cinq heures du matin retrouve à midi bouteilles et emballages sur ses trottoirs. On dénoncera alors «l'état de saleté de la ville», sans toujours se demander qui l'a salie entre-temps.

Le génie de l'incivilité ordinaire tient à son insignifiance apparente. Ce n'est qu'un Kleenex, qu'une bouteille, qu'un mégot, qu'un sac-poubelle déposé à côté du conteneur, qu'une voiture en double file. Jamais grand-chose. Le problème commence quand des millions de «ce n'est rien» cohabitent dans la même ville. L'incivilité fonctionne par accumulation et, plus grave, par imitation. Une bouteille abandonnée en appelle une deuxième, un sac-poubelle en attire un autre, quelques cartons contre un mur finissent par désigner l'endroit comme décharge de quartier. Le provisoire devient habitude, puis presque un droit.

Son excellence le warning

Même mécanique sur la chaussée. Il existe un objet automobile doté de pouvoirs que ses inventeurs n'avaient certainement pas imaginés : le feu de détresse. Au Maroc, quatre clignotants confèrent parfois une immunité temporaire contre le Code de la route. Double file devant la boulangerie ? Warning. Devant le café ? Warning.

Et l'explication tombe avec la sérénité de celui qui vient de résoudre le problème de la mobilité urbaine : «J'en ai pour deux minutes.» Additionnées à celles des autres, ces fameuses deux minutes marocaines deviennent des heures d'embouteillage. Mais chacun n'ayant personnellement pris que deux minutes, personne n'est responsable. Le bouchon s'est probablement formé tout seul.

Le trottoir, espèce urbaine menacée

Le piéton découvre quotidiennement que le trottoir construit à son intention a bien d'autres usages : parking, terrasse de café, dépôt de marchandises, exposition de motos. Tout le monde y trouve sa place, sauf parfois le passant tranquille comme chanterait l'autre. Celui-ci descend sur la chaussée, où l'automobiliste lui adresse aussitôt un coup de klaxon pour l'avoir gêné. La boucle est parfaite : le citoyen chassé du trottoir devient fautif d'occuper la route.

Tout mettre sur le dos du citoyen serait trop facile. L'incivilité prospère aussi quand la règle devient intermittente. Si une double file est sanctionnée aujourd'hui et tolérée demain, si un trottoir est libéré une semaine puis abandonné de nouveau, la norme finit par perdre son autorité. Le citoyen teste la limite et découvre qu'elle existe surtout sur le panneau. L'autorité publique a donc une responsabilité essentielle : équiper, contrôler, assurer la continuité de la règle.

Mais l'argument a ses limites. L'absence d'un policier ne transforme pas une interdiction en permission. La pauvreté n'oblige personne à jeter une bouteille sur la chaussée, ni l'insuffisance des services municipaux à lancer un Kleenex depuis une voiture.

2030 ne se prépare pas seulement dans les stades

C'est ici que l'affaire cesse d'être anecdotique. Le Maroc prépare la Coupe du monde 2030 avec l'Espagne et le Portugal, et veut offrir l'image d'un pays moderne, efficace, accueillant. Les investissements sont considérables, les transformations visibles.

Mais le visiteur de 2030 ne vivra pas dans un stade. Il prendra un taxi, marchera sur un trottoir, visitera une médina, s'installera sur une corniche. Bref, il regardera surtout vivre le pays. Un aéroport impressionne pendant quelques minutes, un stade pendant deux heures. La rue, elle, raconte le pays toute la journée. Elle en est la vitrine la plus sincère, car elle ne bénéficie ni de cérémonie d'inauguration ni de service de communication.

On peut disposer d'une enceinte ultramoderne et offrir, cinq cents mètres plus loin, un trottoir transformé en parking et un concert de klaxons parce qu'un automobiliste a jugé que ses «deux minutes» méritaient la patience de trois cents autres. L'image serait cocasse si elle n'était pas précisément celle que nous prétendons vouloir changer.

Le chantier qu'aucune grue ne terminera

Il faut le dire sans détour : ces comportements sont condamnables. Pas parce qu'ils seraient exclusivement marocains, l'incivilité n'a heureusement pas demandé de passeport, mais parce qu'ils sont devenus assez visibles et banalisés pour dégrader la qualité de vie et contredire l'ambition de modernité portée par le pays.

Le Maroc peut refaire ses boulevards, embellir ses corniches, construire des stades. Mais on ne coule pas le civisme avec le béton. Aucun cahier des charges n'obligera un automobiliste à garder sa bouteille vide quelques minutes. Aucun architecte ne dessinera le respect d'un trottoir.

Ce chantier-là ne coûtera pas des milliards. Il demande simplement que chacun renonce à une minuscule commodité personnelle au bénéfice de tous. Car 2030 ne commencera pas le soir du match d'ouverture. Il commence maintenant, sur un trottoir, dans une voiture, au feu rouge.

Le Maroc aura ses stades modernes, ses routes, ses aéroports. Il serait tout de même regrettable qu'après tant de milliards dépensés, l'une des images que le visiteur emporte soit celle d'un Kleenex virevoltant majestueusement par la fenêtre d'une voiture flambant neuve.

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