Etancher sa soif est devenu, ces derniers mois, un exercice d'équilibrisme financier. Alors que les étals ont longtemps souffert d'un étrange assèchement -- prélude bien rodé à une flambée des étiquettes où chaque gorgée semblait taxée par l'opportunisme --, l'État vient, enfin, de poser son garrot réglementaire. Par un arrêté bienvenu, le ministère du Commerce siffle la fin de la récréation spéculative : marges rabotées à quinze millimes, plafonds gravés dans le marbre, du demi-litre à la bonbonne de deux litres. Sur le papier, l'intention désaltère ; dans le réel, le citoyen reste sur sa soif.
Car entre la froideur immaculée d'une circulaire ministérielle et la moiteur âpre de l'échoppe de quartier, le gouffre est immense. Que pèse un décret face à un commerçant qui vous toise du haut de son monopole de proximité ? En ces comptoirs où la pénurie a dicté sa loi d'airain, les prix continuent souvent de danser au gré de l'humeur du vendeur. Faudra-t-il désormais que l'usager brandisse, d'une main tremblante, la dépêche officielle comme un talisman dérisoire face à la morgue d'un boutiquier récalcitrant ? Doit-on s'improviser inspecteur de la répression des fraudes entre deux packs de bouteilles, au risque d'une altercation pour trois pièces de cinquante millimes ?
L'injonction légale, privée de son bras séculier, n'est qu'un voeu pieux jeté aux vents mauvais du marché noir. Décréter le juste prix ne suffit pas : encore faut-il armer le consommateur d'un recours tangible, immédiat, accessible. Où est la ligne verte, le numéro court, la vigie citoyenne capable de recueillir l'abus avant que l'amertume ne s'installe ? Laisser le citoyen seul face au brigandage ordinaire sans lui offrir de sentinelle à alerter, c'est transformer un bouclier tarifaire en une simple passoire administrative.