Alors que le secteur manufacturier ne représente plus qu'environ 13 % du produit intérieur brut(PIB), le ministre de l'Industrie, des petites et moyennes entreprises et des coopératives, Aadil Ameer Meea, veut inverser la tendance et replacer l'industrie au coeur de la croissance mauricienne. Dans cet entretien, le ministre détaille les ambitions du futur «Industrial Sector Strategic Plan» (ISSP) 2026-2030 : relance de la production locale, substitution ciblée aux importations, automatisation, intelligence artificielle, développement de nouvelles filières et intégration dans les chaînes de valeur régionales. Il évoque également l'accompagnement des PME et la nécessité d'attirer davantage d'investissements.
Vous ambitionnez de ramener progressivement la contribution du secteur manufacturier d'environ 13 % à près de 20 % du PIB. À quel horizon précis souhaitez-vous atteindre cet objectif et quels seront les objectifs intermédiaires d'ici 2030 ?
Notre ambition est claire : reconstruire une base manufacturière forte, stable et moderne, et remettre l'industrie au coeur du modèle de croissance mauricien.
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Le point de départ impose toutefois de la lucidité. La croissance manufacturière n'a été que de 1,4 % en 2025 et Statistics Mauritius prévoit 2,1 % en 2026. Pour gagner durablement des parts dans une économie qui croît autour de 3 %, l'industrie devra donc accélérer et croître plus rapidement que l'économie dans son ensemble.
Notre ambition est de remettre durablement la contribution du secteur manufacturier sur une trajectoire ascendante d'ici 2030, avec comme objectif à plus long terme de nous rapprocher progressivement des 20 % du PIB.
L'ISSP devra précisément déterminer cette trajectoire, secteur par secteur, et fixer des jalons intermédiaires réalistes et mesurables.
D'ici 2030, je veux surtout que plusieurs changements soient visibles : une contribution du manufacturier clairement orientée à la hausse, une progression forte des exportations manufacturières locales, un redressement de l'investissement direct étranger dans l'industrie et une baisse mesurable de notre dépendance aux importations dans des catégories ciblées.
Notre politique industrielle sera jugée sur ces résultats.
Maurice importe aujourd'hui environ trois fois plus qu'elle n'exporte. Quels produits ou secteurs avez-vous identifiés comme prioritaires pour la substitution aux importations, et quelle réduction de cette dépendance visez-vous d'ici 2030 ?
La substitution aux importations ne signifie pas produire tout à Maurice. Pour une petite économie ouverte, ce serait économiquement irréaliste.
Notre approche est sélective : produire ici ce que nous pouvons fabriquer de manière compétitive, résiliente et stratégique.
Les premières filières à examiner comprennent notamment l'agrotransformation et certains produits alimentaires, l'alimentation animale, l'emballage, certains matériaux de construction, les médicaments génériques, ainsi que des produits d'hygiène et d'entretien.
Mais chaque ligne de produit devra passer un test économique : taille du marché, coût de production, disponibilité des intrants, potentiel d'exportation et contribution à notre résilience.
Je préfère donc fixer une méthode crédible plutôt qu'un pourcentage global artificiel.
D'ici 2030, l'ISSP devra établir des objectifs catégorie par catégorie sur un panier précisément défini de produits prioritaires. La finalité est double : renforcer notre sécurité économique, notamment alimentaire, et créer une base de production capable ensuite d'exporter vers la région.
La substitution aux importations doit être un tremplin vers la compétitivité, pas un repli sur nous-mêmes.
Les industriels font face à des coûts élevés liés à l'énergie, à l'eau, au fret, au financement et à la main-d'oeuvre. Quelles mesures concrètes l'ISSP proposera-t-il ?
Nous avons identifié ces contraintes et nous devons maintenant les traiter comme un problème de compétitivité globale. Une usine ne décide pas d'investir à Maurice sur la base d'une seule incitation fiscale. Elle regarde son coût total de production, la fiabilité de l'énergie et de l'eau, le financement, la logistique, les compétences et surtout la prévisibilité des décisions publiques.
Sur l'énergie, notre direction est celle d'une industrie plus efficace, davantage alimentée par les renouvelables et progressivement moins dépendante des combustibles fossiles, avec l'objectif d'une industrie compatible avec le net zéro à l'horizon 2050. C'est une exigence environnementale, mais aussi commerciale : l'empreinte carbone devient progressivement un élément d'accès aux chaînes d'approvisionnement internationales.
Sur le fret, notre priorité est la connectivité et la prévisibilité. La modernisation du port et le positionnement de Maurice comme plateforme logistique régionale doivent réduire les délais et l'incertitude. Pour un exportateur, la volatilité et l'irrégularité peuvent être aussi pénalisantes qu'un tarif élevé.
Mais le levier central reste la productivité. Nous ne bâtirons pas l'avenir industriel de Maurice sur les bas salaires. Nous devons bâtir un modèle plus capital-intensive, technology-driven et productivity-driven. Cela signifie automatiser, digitaliser, intégrer l'intelligence artificielle là où elle crée de la valeur, moderniser les équipements et former les travailleurs aux nouvelles fonctions.
Plusieurs instruments vont dans ce sens : les crédits d'impôt à l'investissement annoncés dans le Budget 2026-2027, le Productivity Master Plan avec le National Productivity and Competitiveness Council (NPCC), la réforme du Mauritius Standards Bureau pour renforcer la surveillance du marché et la conformité des produits, et l'Industry Bill qui doit rendre notre dispositif institutionnel plus cohérent, plus lisible et plus rapide.
Le développement de nouveaux secteurs comme les produits pharmaceutiques, les dispositifs médicaux, l'électronique et l'ingénierie de précision figure parmi vos priorités. Quels investissements comptezvous attirer et combien d'emplois pourraient-ils créer d'ici 2030 ?
Nous avons identifié plusieurs domaines à potentiel : produits pharmaceutiques, dispositifs médicaux, ingénierie de précision, électronique, bio-based materials, économie circulaire, industries créatives et certaines technologies avancées.
Mais nous ne chercherons pas à être présents partout.
L'ISSP doit identifier les niches où Maurice peut réellement construire un avantage et déterminer les investissements, les compétences, les infrastructures et les marchés nécessaires pour les développer.
Je ne vais pas annoncer aujourd'hui un chiffre d'emplois sans étude solide. Ce serait précisément reproduire l'une des faiblesses des anciens plans : annoncer des nombres avant d'avoir établi les projets, les besoins en capital, les compétences et les marchés.
Notre objectif doit être plus exigeant que le simple nombre d'emplois.
Nous voulons attirer des investissements qui augmentent la valeur ajoutée par travailleur, introduisent de nouvelles technologies, créent des compétences transférables et ouvrent des marchés d'exportation.
Une usine hautement automatisée qui emploie moins de personnes mais crée des emplois qualifiés, des fournisseurs locaux et des exportations importantes peut avoir un impact économique supérieur à un projet intensif en main-d'oeuvre à faible valeur ajoutée.
Le signal que je regarderai de près est aussi l'investissement direct étranger dans le manufacturier.
Notre ambition est que l'industrie redevienne une destination visible et régulière de l'IDE, avec un portefeuille de projets dans plusieurs nouvelles filières plutôt qu'un ou deux investissements isolés.
L'automatisation, la robotique et l'intelligence artificielle sont au coeur de cette transformation. Comment accompagner cette évolution sans provoquer de pertes d'emplois ?
Notre objectif n'est pas de remplacer le travailleur mauricien. Il est d'augmenter sa productivité, ses compétences et la valeur de son travail.
La vraie menace pour l'emploi industriel serait de laisser nos usines perdre leur compétitivité jusqu'à ce que la production parte ailleurs.
L'emploi manufacturier subit déjà des pressions alors même que notre automatisation reste limitée. Cela nous indique clairement que le statu quo ne protège pas l'emploi.
Une entreprise plus productive a davantage de chances d'investir, d'exporter et de maintenir ses opérations à Maurice.
Nous devons donc organiser cette transition.
Avec le NPCC, le Human Resources Development Council, les polytechniques, les institutions de formation et surtout les entreprises, nous voulons développer des parcours de formation et de requalification en automatisation, maintenance de systèmes avancés, numérique, intelligence artificielle, analyse de données, contrôle qualité et nouvelles techniques de production.
Je veux que l'on mesure cette transformation par des résultats concrets : productivité par travailleur, progression des salaires dans les fonctions qualifiées, nombre de travailleurs requalifiés et proportion d'entreprises ayant adopté des technologies de production avancées.
La technologie doit servir le travailleur mauricien et renforcer l'ancrage de la production à Maurice.
Vous évoquez une intégration plus poussée avec Madagascar, le Mozambique ou encore le Lesotho. Quelles étapes de production pourraient être partagées avec ces pays ?
Nous devons penser en chaînes de valeur régionales.
Maurice n'a ni la taille ni la maind'oeuvre pour accueillir chaque étape de chaque chaîne de production. En revanche, nous pouvons devenir le centre régional de certaines activités à plus forte valeur ajoutée, plus intensives en capital, en technologie, en financement, en design, en certification et en accès aux marchés. Le textile offre un exemple concret.
Maurice peut consolider le spinning, certains tissus, le design, la technologie, la gestion de la chaîne d'approvisionnement et d'autres fonctions à forte valeur, tandis que certaines opérations de confection ou de finishing peuvent être réalisées avec des partenaires régionaux lorsque cela améliore la compétitivité de l'ensemble de la chaîne.
La même logique peut s'appliquer à l'agro-processing, à certains produits pharmaceutiques, à l'ingénierie et à d'autres filières.
Les règles d'origine de la Southern African Development Community (SADC), du Common Market for Eastern and Southern Africa (COMESA) et de l'African Continental Free Trade Area (AfCFTA) peuvent, selon les produits et les règles applicables, offrir des possibilités de cumul régional. Il faut utiliser intelligemment ces instruments pour créer de l'échelle et renforcer la compétitivité de la région.
Notre vision est que Maurice devienne un hub régional de production, d'investissement et d'exportation.
Cela signifie identifier ce que nous faisons mieux ici, ce que nos partenaires font mieux chez eux, puis construire ensemble une chaîne capable d'être compétitive sur les marchés africains et internationaux.
Le nouvel Industry Bill va-til introduire des délais obligatoires ou un guichet unique pour accélérer les projets industriels ?
Le nouvel Industry Bill doit donner à Maurice un cadre moderne, cohérent et orienté vers l'exécution. Un investisseur peut intégrer un risque commercial. Ce qu'il ne peut pas intégrer correctement, c'est une administration fragmentée, des délais indéterminés et l'absence de responsabilité claire.
Notre objectif est donc simple : un industriel doit savoir où déposer son projet, qui en est responsable et dans quel délai il recevra une réponse. Le projet de loi prévoit une Mauritius Industry and Export Development Agency appelée à constituer un point d'entrée majeur pour l'industrie, l'exportation et la promotion de l'investissement industriel, ainsi qu'un ancrage législatif de la stratégie industrielle et de sa planification.
Le texte est encore au vetting légal. Je ne vais donc pas préjuger des mécanismes définitifs avant sa présentation au Parlement. Mais la direction politique est arrêtée : moins de fragmentation, davantage de coordination, des procédures plus prévisibles et une culture administrative qui mesure sa performance aussi par le temps nécessaire pour faire aboutir un investissement viable.
Une fois l'ISSP adopté, quels indicateurs permettront de juger son succès et qui sera responsable du suivi ?
Un plan stratégique n'a de valeur que s'il change les chiffres. Nous allons donc travailler avec une baseline, une cible et une échéance pour chaque indicateur majeur.
Le tableau de bord devra notamment suivre la part du manufacturier dans le PIB, la croissance réelle du secteur, les exportations manufacturières locales, les investissements directs étrangers (IDE) manufacturier, la productivité du travail, l'emploi et sa qualité, la contribution des nouvelles filières à la valeur ajoutée, l'adoption technologique, l'intensité énergétique et carbone, ainsi que la substitution aux importations dans les catégories ciblées.
Je souhaite également que nous introduisions des jalons intermédiaires, notamment à 2028 et 2030. Cela évite d'attendre cinq ou dix ans avant de découvrir qu'une mesure n'a pas fonctionné. Si un instrument ne produit pas les résultats attendus, nous devons pouvoir le corriger ou l'arrêter.
Le suivi relèvera de mon ministère avec une coordination interinstitutionnelle claire. Je souhaite qu'un état d'avancement soit publié chaque année. La responsabilité publique est essentielle : chaque action doit avoir un responsable, un calendrier et un indicateur.
L'ISSP ne doit pas être un document que l'on range sur une étagère. Il doit devenir le tableau de bord de notre politique industrielle.
Les PME affirment qu'elles peinent à joindre les deux bouts face à la hausse des coûts et à leur niveau d'endettement. Elles déplorent également un manque de soutien et de dialogue avec les autorités. Que répondez-vous à ces préoccupations et comment comptez-vous les accompagner pour soutenir la production locale et les aider à développer leurs exportations ?
Je prends ces préoccupations au sérieux. Beaucoup de PME font face simultanément à la hausse des coûts, au financement, aux matières premières, à l'énergie et à une trésorerie sous pression. Et il faut distinguer une dette contractée pour investir d'une dette contractée pour survivre à une crise. Les réponses ne peuvent pas être identiques.
Sur le dialogue, nous avons commencé à rétablir un contact direct avec les industriels, les PME, les exportateurs et leurs organisations depuis les Assises de l'Industrie. Mais le dialogue n'a de valeur que s'il produit des décisions. Je veux donc une relation plus structurée, plus régulière et davantage orientée vers la résolution des problèmes. Notre soutien doit devenir plus ciblé.
Une PME qui veut moderniser une machine, réduire sa consommation énergétique, digitaliser sa gestion, obtenir une certification ou accéder à un nouveau marché doit pouvoir trouver un parcours d'accompagnement plus simple. Le SME Bill et la stratégie PME doivent précisément moderniser cet environnement, tout en reconnaissant que les besoins d'une PME manufacturière ne sont pas les mêmes que ceux d'une PME de services.
Mais je veux changer notre niveau d'ambition. Notre politique ne peut pas se limiter à maintenir les PME en vie. Nous devons créer davantage de petites entreprises capables de devenir moyennes, davantage de moyennes capables d'exporter et davantage d'exportateurs capables de devenir des acteurs régionaux.
C'est là que la SADC, le COMESA et l'AfCFTA deviennent des instruments économiques concrets. Nous devons aider les PME à obtenir les normes et certifications nécessaires, trouver des distributeurs, utiliser les règles d'origine, participer aux chaînes de valeur et accéder au financement de l'export.
Le succès se mesurera au nombre de PME qui augmentent leur productivité, changent d'échelle et réalisent leurs premières ventes régionales. Notre objectif est de faire du marché mauricien leur point de départ, pas leur plafond.