Cameroun: Nécrologie, Raphaël Chouleom - Le dernier souffle d'un combattant de la mémoire

C'est avec une immense tristesse que nous apprenons la disparition de celui que beaucoup appelaient affectueusement « Doyen Raph » ou encore « Le Che ». Raphaël Chouleom s'est éteint le 22 août 2026, à l'âge de 91 ans.

Raphaël Chouleom est un témoin et rescapé camerounais du massacre commis par l'armée coloniale française dans le quartier Congo à Douala en avril 1960.

Né en 1935 à Balafi, dans le Haut-Nkam, il a partagé son récit historique et patrimonial dans le cadre des travaux de recherche mémorielle sur la présence française au Cameroun.

Avec lui disparaît l'un des derniers témoins vivants de la répression coloniale au quartier Congo, à Douala. Mais plus encore, c'est une véritable bibliothèque vivante de l'histoire du Cameroun qui vient de fermer ses portes.

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Raphaël était un nationaliste engagé. Il avait rejoint l'UPC alors qu'il était encore très jeune et il est demeuré fidèle, jusqu'à son dernier souffle, aux idéaux auxquels il avait consacré toute sa vie.

Il était de ces hommes auprès desquels on ne venait pas simplement discuter. On venait apprendre.

Journalistes, réalisateurs, étudiants, chercheurs en histoire, militants, documentalistes... Beaucoup sont venus s'abreuver à sa mémoire, recueillir auprès de lui des fragments d'une histoire souvent occultée, oubliée ou volontairement passée sous silence. Raphaël Chouleom a ainsi contribué, à sa manière, à sauver de l'oubli une partie de la mémoire du Cameroun.

Une bibliothèque... et un archiviste hors pair

Son érudition ne venait pas seulement de ses souvenirs.

Pendant plusieurs décennies, jusqu'à sa retraite, Raphaël avait tenu un kiosque où il vendait des journaux. Mais avant de les vendre, il les lisait. Il lisait énormément.

Au fil des années, cette passion avait fait de lui un véritable observateur de la société camerounaise. Politique, culture, société, faits divers, histoire... Rien ne lui échappait. Et cette passion avait fait de son domicile un véritable sanctuaire des archives.

Des journaux de toutes les époques y étaient entassés. Certains titres avaient même complètement disparu des kiosques et des bibliothèques. Raphaël les avait conservés.

Il savait que j'avais, moi aussi, une grande passion pour les archives. Alors, avec un plaisir presque enfantin, il me permettait de fouiller dans ses collections.

Je pouvais passer des heures à parcourir ces vieux journaux. Et lui, à côté, observait avec amusement et racontait.Car chaque journal semblait réveiller en lui un souvenir.

Le poids d'un traumatisme

Mais derrière l'homme érudit, passionné et chaleureux, il y avait aussi un homme profondément marqué par l'histoire. Raphaël avait vécu la répression coloniale.

Des décennies après la guerre du Cameroun, il semblait encore vivre avec certaines blessures de cette époque.

Lorsque nous lui avons rendu visite pour aller « nous abreuver à sa source », il demeurait extrêmement prudent. Il regardait autour de lui. Il vérifiait que nous n'étions pas suivis.

Comme si la clandestinité n'avait jamais complètement quitté sa vie.

Nous avons personnellement décelé chez lui un traumatisme profond. Une tragédie, surtout, semblait être restée gravée en lui jusqu'à ses derniers jours : l'incendie du quartier Congo. Le dimanche où le quartier Congo brûla

Le camarade Raphaël Chouleom vivait alors au quartier Congo, à Douala, avec son frère aîné. Le quartier était notamment peuplé de nationalistes camerounais, dont beaucoup étaient originaires de l'Ouest du Cameroun.

En face se trouvait le quartier dit « sénégalais », où vivaient notamment des populations musulmanes venues du Nord-Cameroun, du Nigeria et d'autres régions d'Afrique de l'Ouest.

Nous sommes le dimanche 24 avril 1960. Ce matin-là, le jeune Raphaël, passionné de football, quitte la maison pour se rendre au stade Akwa. Il ne sait pas encore qu'en partant, il vient probablement d'échapper à la mort.

Aux alentours de 15 heures, alors qu'il se trouve au stade, il aperçoit une épaisse fumée dans le ciel. Puis les flammes. D'immenses flammes s'élèvent au-dessus du quartier Congo. Le jeune homme se met alors à courir. Il veut savoir ce qui se passe. Il veut rentrer chez lui. Il veut retrouver son frère.

Mais à environ cinquante mètres du quartier, il découvre une scène qui restera gravée dans sa mémoire pour le restant de ses jours.Des soldats français occupent les abords du quartier, armes à la main.Le quartier est en flammes.

Et selon le témoignage que Raphaël nous a maintes fois livré, ceux qui tentaient de sortir du brasier se retrouvaient face aux armes. D'un côté, les flammes. De l'autre, les fusils.

Plus loin, vers le camp Berteau, d'autres hommes auraient également bloqué les issues, certains armés de flèches.Le quartier semblait ainsi encerclé.

Pour ceux qui tentaient de fuir, le choix était terrible : mourir brûlés dans les flammes ou être abattus en essayant de s'échapper. Raphaël, qui cherche à s'approcher pour comprendre ce qui se passe, est violemment repoussé par un Français.

Il ne peut rien faire. Il ne peut qu'assister, impuissant, à la destruction de son quartier.

Des témoignages rapporteront également la présence d'un hélicoptère au-dessus du quartier et l'utilisation présumée d'un liquide inflammable, on parlera de Napalm. Les habitations, dont beaucoup étaient construites en planches, ant alors rapidement été embrasées. Le bilan exact de cette tragédie n'a jamais été clairement établi.

Mais pour Raphaël, les chiffres importaient presque moins que les images. Les flammes, les cris, les corps, la fumée, le quartier détruit.

Et cette vision qui allait le poursuivre pendant toute sa vie.

Les morts de Laquintinie

Raphaël avait survécu parce qu'il était parti au stade. Son frère aîné avait également échappé au massacre parce qu'il était sorti très tôt ce matin-là.

Mais beaucoup de leurs voisins n'eurent pas cette chance. Lorsque Raphaël retourne vers le quartier, il découvre un paysage de désolation.

Des maisons calcinées, des ruines, des corps carbonisés.

Vers 19 heures, il se rend à l'hôpital Laquintinie. Et là, une autre vision s'imprime dans sa mémoire. Il me racontait avoir vu un camion militaire dans lequel des corps de personnes brûlées avaient été entassés, avant leur évacuation. Des scènes qu'il n'a jamais oubliées. Jamais.

Plus de six décennies après, il pouvait encore raconter cette journée avec une précision bouleversante.

C'était comme si le temps n'avait pas réussi à effacer les images. Comme si, dans sa mémoire, le quartier Congo brûlait encore.

« Le Che »

Cette tragédie a profondément renforcé son engagement politique.

Raphaël Chouleom est resté fidèle à l'UPC (Union des Populations du Cameroun) et à ses idéaux jusqu'à la fin de sa vie. Il était président du comité de base UPC-Manidem « Che Guevara » de Bépanda.

Son surnom, « Le Che », n'était d'ailleurs pas un hasard.

Raphaël admirait profondément le révolutionnaire argentin et les idéaux qu'il incarnait.

Dans son salon trônaient fièrement plusieurs portraits encadrés du Che. Et à leurs côtés figuraient également ceux des hommes qui avaient marqué son propre engagement et structuré sa vision du Cameroun : Ruben Um Nyobè,Abel Kingué, Félix Moumié, Ernest Ouandié. Ces visages racontaient une partie de sa vie.

Ils racontaient ses convictions. Ils racontaient aussi une certaine idée du Cameroun.

Une mémoire s'éteint

Aujourd'hui, Raphaël Chouleom est parti. Et avec lui disparaît un homme qui portait en lui une partie considérable de notre mémoire collective. Il était l'un des derniers témoins vivants de cette période sombre de l'histoire du Cameroun. Il avait vu, il avait vécu, il avait souffert. Et surtout, il avait raconté.

À ceux qui l'écoutaient, il répétait inlassablement, à travers ses souvenirs et ses archives, que l'histoire ne devait pas être abandonnée à l'oubli.

Le Doyen Raph emporte avec lui un pan de l'histoire du Cameroun.

Mais tant que ses témoignages seront racontés, tant que ses archives seront consultées, tant que ceux qui l'ont connu transmettront ce qu'il leur a confié, une partie de lui continuera de vivre.

" En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle" disait Amadou Hampâté Bâ. Avec la mort de Raphaël Chouleom c'est plus qu'un musée qui a brûlé.

Va et repose en paix, Doyen Raph.

Va et repose en paix, Le Che.

Tu as consacré ta vie à une mémoire qui refusait de mourir.

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