Maroc: Trop de diplômes et pas assez de métiers - Débutant demandé, expérience exigée !

Université, formation professionnelle, compétences et débouchés : derrière le chômage des jeunes se pose une question plus dérangeante encore, celle de la valeur réelle du diplôme face aux besoins du marché du travail

A quelques semaines de la rentrée universitaire, le rituel va recommencer. Des milliers de familles accompagneront leurs enfants vers une faculté, une école ou un institut avec cette conviction profondément ancrée dans la société marocaine : étudier reste le meilleur moyen de préparer son avenir. La formule a traversé les générations : travaille bien, décroche ton diplôme et tu auras une bonne situation. Sauf qu'entre la première partie de la promesse et la seconde, quelque chose s'est grippé chemin faisant.

Le Maroc n'a probablement jamais compté autant de jeunes diplômés ni autant diversifié ses formations. Pourtant, le diplôme protège de moins en moins mécaniquement du chômage. En 2025, celui-ci touchait 13% de la population active, mais 19,1% des diplômés et 37,2% des 15-24 ans, selon le Haut-Commissariat au plan. Le problème dépasse donc le nombre d'emplois créés. Il interroge ce que le pays enseigne, à quel niveau et surtout la correspondance entre les compétences acquises et celles dont son économie a besoin.

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Un diplôme, mais quelles compétences ?

Poser la question du niveau est délicat, mais incontournable. Tous les diplômés ne sortent pas de l'enseignement supérieur avec les mêmes acquis, pas plus que toutes les universités, écoles ou filières ne délivrent la même qualité de formation.

Expression écrite, langues étrangères, outils numériques, autonomie, capacité d'analyse, travail collectif : le marché réclame désormais, à côté du savoir académique, un ensemble de compétences transversales que cinq années d'enseignement supérieur ne garantissent pas systématiquement. C'est ici qu'apparaît une première contradiction. Le Maroc a progressivement élevé le niveau nominal de qualification de sa jeunesse. La licence s'est banalisée, le master est devenu pour beaucoup la prolongation presque naturelle des études, et le bac+5 s'est installé dans l'imaginaire collectif comme le nouveau seuil permettant d'espérer un emploi qualifié. Mais prolonger les études ne signifie pas automatiquement prolonger dans les mêmes proportions l'acquisition de compétences.

Pour certains jeunes, continuer permet aussi de différer l'entrée sur un marché difficile. Entre une licence sans débouché immédiat et deux années supplémentaires d'études, la seconde option paraît moins inquiétante. Le diplôme devient alors à la fois une qualification et une salle d'attente.

Quand le métier prend sa revanche sur le diplôme

La formation professionnelle, longtemps considérée dans certaines familles comme une solution de second rang face à l'université, attire désormais massivement. Pour la rentrée 2025-2026, l'OFPPT proposait 418.285 places dans 510 établissements, pour une demande représentant 382% de l'offre. Le niveau Technicien spécialisé enregistrait plus de six demandes pour une place.

Ces chiffres signalent un changement de perception. Une compétence technique identifiable, directement utilisable en entreprise, peut apparaître plus rassurante qu'un diplôme généraliste dont les débouchés sont difficiles à distinguer. La vieille hiérarchie entre études «nobles» et apprentissage d'un métier se heurte à une réalité simple : à la fin du mois, le prestige d'un cursus ne paie pas le loyer.

Cela ne signifie pas que le Maroc forme trop de juristes, d'économistes, de littéraires ou de spécialistes des sciences humaines. La question est ailleurs : combien en forme-t-on, à quel niveau, pour quels débouchés et avec quelles passerelles vers l'emploi ?

«Nous recrutons, mais nous ne trouvons pas »

C'est alors qu'entre en scène l'entreprise. Dans plusieurs secteurs, les employeurs disent manquer de profils adaptés tandis que des milliers de jeunes diplômés cherchent du travail. D'un côté : « Je suis diplômé et personne ne m'embauche. » De l'autre : « J'ai des postes, mais je ne trouve pas les compétences. » Entre les deux, la rencontre peine à se faire. L'université, l'orientation et certaines formations privées, qui vendent parfois davantage la promesse d'un avenir que la maîtrise d'un métier, ont leur part de responsabilité. Mais l'entreprise ne saurait rester confortablement installée au balcon.

Certaines offres destinées aux débutants dessinent d'ailleurs le portrait d'un candidat assez singulier : 23 ans, bilingue ou trilingue, maîtrisant plusieurs logiciels, immédiatement opérationnel et déjà nanti de deux ou trois années d'expérience. Le tout, parfois, pour une rémunération de débutant.

Le marché réclame ainsi un produit fini alors que former un salarié relève aussi de la responsabilité de l'entreprise. En privilégiant systématiquement les candidats immédiatement opérationnels et rentables, certains employeurs contribuent eux-mêmes à rendre presque infranchissable la frontière du premier emploi. Le paradoxe est implacable : on exige de l'expérience pour travailler, mais il faut d'abord travailler pour pouvoir l'acquérir.

Le chaînon manquant entre l'amphithéâtre et le bureau

Entre la salle de cours et le premier contrat subsiste un espace encore mal organisé. Les stages devraient constituer ce pont. Certains permettent réellement d'apprendre un métier ; d'autres consistent encore à observer, photocopier, classer ou accomplir des tâches dont la valeur pédagogique demeure mystérieuse.

Alternance, partenariats entre établissements et entreprises, stages réellement encadrés et intervention de professionnels peuvent rapprocher ces univers. L'enseignement doit mieux connaître les besoins économiques, mais l'entreprise doit aussi participer à la formation de ceux qu'elle souhaite recruter.

Une promesse familiale devenue plus fragile

Derrière ces mécanismes se cache surtout une histoire plus intime. Un diplôme représente rarement le seul investissement de celui qui le décroche. Il y a les parents, le transport, le logement lorsque l'enfant étudie loin, l'ordinateur, les inscriptions, les repas, parfois une école privée. Autant de dépenses consenties avec l'idée qu'elles constituent un investissement dans l'avenir.

Puis arrive le diplôme. Les candidatures partent, quelques réponses arrivent, beaucoup n'arrivent pas. Six mois passent, parfois un an. Le jeune revoit ses ambitions, accepte un stage supplémentaire, un emploi provisoire ou un poste éloigné de sa formation. Et à la maison revient une petite phrase : «Alors, tu as trouvé quelque chose?» C'est peut-être dans cette question ordinaire que se mesure le mieux la transformation en cours. Le diplôme n'a pas perdu sa valeur. Mais la promesse sociale qui l'accompagnait s'est fragilisée.

Former moins au hasard, orienter davantage

La réponse serait trop facile si elle consistait à envoyer davantage de jeunes vers les filières techniques. Le Maroc aura besoin d'ingénieurs, de techniciens et d'informaticiens, mais tout autant d'enseignants, de juristes, de chercheurs, de médecins, de gestionnaires et de spécialistes des sciences humaines.

L'enjeu est d'abord de mieux informer. Combien de jeunes choisissent une filière parce qu'elle est disponible plutôt que parce qu'ils en connaissent les débouchés ? Combien découvrent après trois ou cinq années d'études les métiers auxquels leur diplôme donne réellement accès ? L'orientation devrait accompagner le parcours jusqu'à l'emploi. Car le Maroc compte simultanément des diplômés sans travail, des entreprises affirmant manquer de compétences et des formations professionnelles prises d'assaut.

Ce n'est plus seulement un problème de chômage. C'est un problème de raccordement. Pendant des générations, le diplôme a été considéré comme la destination. On étudiait pour l'obtenir et l'on supposait que l'emploi suivrait. Cette époque s'éloigne. Le diplôme reste indispensable dans de nombreux métiers, mais il doit désormais être considéré pour ce qu'il devrait toujours avoir été : un point de départ plutôt qu'une ligne d'arrivée.

La vraie question n'est donc plus seulement de savoir combien de jeunes le Maroc parvient à conduire jusqu'au diplôme. Elle est beaucoup plus simple, et beaucoup plus redoutable : qu'est-ce que ce diplôme leur permet réellement de faire le lendemain matin?

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