Publiée dans l'Atlas de Côte d'Ivoire de 2013, l'étude de la socio-anthropologue Mariatou Koné sur la carte ethnique invite à dépasser l'image d'identités figées. De la diversité des grands ensembles culturels aux migrations et aux brassages de populations, elle donne à voir une Côte d'Ivoire en constante recomposition.
Dans une Côte d'Ivoire souvent appréhendée à travers ses différences, l'étude de la carte ethnique proposée par la Pr Mariatou Koné rappelle une réalité essentielle : la diversité n'est pas une anomalie, encore moins une fatalité.
Elle constitue l'un des traits fondamentaux de l'histoire et de la construction sociale du pays.
Publiée dans l'Atlas de Côte d'Ivoire en 2013, cette lecture socio-anthropologique s'appuie notamment sur les données du recensement de 1998, qui faisait état de 15 366 672 habitants, dont 74 % d'Ivoiriens. Elle présente une Côte d'Ivoire organisée autour de quatre grands ensembles ethnoculturels : les Gur ou Voltaïques, les Mandé, les Akan et les Krou.
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Quatre grandes familles, une multitude d'identités
Au Nord et au Nord-Est s'étend l'aire culturelle gur ou voltaïque. Elle regroupait, selon les données de 1998, environ 1,4 million de personnes. Sénoufos, Koulangos et Lobis en constituent les principales composantes.
Chez les Sénoufos, l'intégration de l'individu à la société passe notamment par le Poro, institution initiatique qui assure une formation intellectuelle, morale et spirituelle. Chez les Lobis, le Dyoro occupe également une place majeure dans les rites initiatiques.
À l'Ouest et au Nord-Ouest, jusqu'au fleuve Bandama, se déploie l'espace mandé. Avec environ trois millions d'individus en 1998, cet ensemble comprend notamment les Mandé du Nord -- Malinkés, Dioulas, Mahous, Koyakas et Gbans -- et les Mandé du Sud, parmi lesquels les Dans ou Yacouba, les Toura, les Gouros, les Gagous, les Ouans et les Monas.
Chez plusieurs peuples mandé du Sud, les sociétés à masques occupent une place centrale dans l'organisation sociale et politique.
Au Centre, à l'Est et dans les espaces lagunaires, l'aire akan rassemble près de 4,8 millions d'habitants selon les données de 1998. Baoulés, Agnis, Attiés et plusieurs peuples lagunaires en constituent les principales composantes. Dans les sociétés à État, comme celles des Baoulés, Agnis et Abrons, le pouvoir et l'organisation sociale obéissaient à des règles fortement structurées.
Chez les peuples lagunaires, les classes d'âge participaient, quant à elles, à une gestion collective et rotative du pouvoir.
Enfin, le Centre-Ouest et le Sud-Ouest constituent l'aire culturelle krou, estimée à environ 1,4 million d'habitants en 1998. Bétés, Didas, Godiés, Bakwés, Neyos, Kroumen, Guérés et Wobés y sont notamment représentés.
Leur organisation politique traditionnelle se caractérise, dans l'Atlas, par une forte localisation du pouvoir, essentiellement au niveau du village.
Une carte qui n'est pas figée
Mais réduire cette cartographie à une simple juxtaposition d'ethnies serait passer à côté de l'essentiel de l'analyse. Car la Côte d'Ivoire décrite par Mariatou Koné est une société en mouvement.
Les migrations, qu'elles soient internes ou venues de l'extérieur, ont profondément transformé la configuration ethnoculturelle du pays.
Elles ont favorisé l'apparition d'« enclaves ethniques », mais surtout multiplié les contacts, les échanges et les brassages entre populations. Des Malinkés se sont ainsi installés dans l'aire gur, tandis que des populations akan ont essaimé dans des espaces traditionnellement mandé ou krou. Bouaflé offre notamment l'exemple d'une population devenue particulièrement composite sous l'effet des migrations et de l'installation de travailleurs agricoles venus de l'ex-Haute-Volta à l'époque coloniale.
Le cas de Bondoukou est encore plus révélateur. L'Atlas évoque le brassage entre Abrons, d'origine akan, et Koulangos, appartenant à l'ensemble gur. Au fil du temps, les interactions ont produit des transformations réciproques : les Abrons ont adopté le koulango comme langue de communication, tandis que les Koulango ont intégré certaines pratiques culturelles abron. L'appartenance culturelle apparaît ainsi moins comme une frontière infranchissable que comme un espace d'influences croisées.
Le Dioula, une identité née du mouvement
L'un des enseignements les plus intéressants concerne également le terme « Dioula ». Le document explique qu'à l'origine, celui-ci désignait, chez les Malinkés, une personne ou un groupe pratiquant le commerce itinérant. Avec le temps, le terme s'est élargi et a fini par désigner un véritable groupe culturel issu des migrations et des brassages.
Cette évolution illustre une idée majeure : les identités culturelles se construisent aussi dans les déplacements, les échanges économiques et les rencontres humaines.
La jeunesse, nouveau visage du brassage
La recomposition ne relève toutefois pas seulement de l'histoire ancienne. Elle se poursuit sous nos yeux.
L'Atlas identifie l'émergence d'un groupe culturel particulier : celui des jeunes citadins, porteurs de références « hybrides », influencées notamment par la mondialisation et les nouvelles technologies. Dans leurs pratiques vestimentaires, musicales, langagières et comportementales, ces jeunes combinent différentes influences et produisent de nouvelles formes culturelles.
La carte ethnique devient alors presque un film : elle ne montre pas uniquement où vivent les populations ; elle raconte aussi comment elles se rencontrent, se déplacent, s'influencent et se transforment.
Une identité ivoirienne en perpétuelle construction
La grande leçon de cette étude est peut-être là. La Côte d'Ivoire ne saurait être enfermée dans une définition immuable de ses appartenances culturelles. Son histoire est faite de filiations, mais aussi de migrations, de conquêtes, d'alliances, de commerce, d'accueil et d'influences réciproques.
Loin d'être figée, la configuration ethnoculturelle ivoirienne évolue avec les réalités sociales et économiques du pays.
Dès lors, la diversité apparaît moins comme une addition de différences que comme une dynamique de rencontres. Gur, Mandé, Akan, Krou et les multiples communautés qui composent ces grands ensembles ont contribué, chacun à leur manière, à façonner le visage de la nation.
La Côte d'Ivoire est ainsi moins une mosaïque immobile qu'une mosaïque vivante : un pays dont les identités se croisent, se transforment et se réinventent sans cesse.