Pendant six jours, à travers une série de tribunes, nous sommes revenus sur les douloureux événements postélectoraux du 31 août 2016, sur leurs zones d'ombre, sur les victimes, les responsabilités et les questions restées sans réponse.
Nous ne l'avons pas fait pour entretenir la colère, la haine ou la rancoeur. Au contraire.
Nous l'avons fait parce que dix ans de silence, de versions contradictoires, de blessures tues et d'interrogations sans réponse finissent par devenir une autre forme d'injustice. Parce que le temps politique passe vite, alors que la douleur ne suit aucun calendrier.
Et surtout parce que derrière cette date se trouvent des hommes et des femmes qui ont eu peur, qui ont été blessés, arrêtés, parfois tués, ainsi que des familles qui, dix ans plus tard, attendent encore la vérité.
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Le 31 août 2016 n'est pas seulement une vieille querelle électorale. C'est une blessure nationale qui n'a jamais été refermée.
Dix ans après, une question s'impose : pourquoi n'a-t-on jamais véritablement voulu savoir ?
Des morts dont le nombre reste disputé
Dès septembre 2016, deux récits se sont affrontés. Les autorités parlaient de quelques morts. Jean Ping et son camp évoquaient plusieurs dizaines de victimes.
Des rapports internationaux ont depuis documenté des morts, des blessés et des centaines d'arrestations. Pourtant, le Gabon ne dispose toujours pas d'un bilan national définitivement établi, documenté et assumé.
Le problème ne réside pas seulement dans la bataille des chiffres. Un seul mort suffisait déjà à exiger la vérité.
Derrière ces bilans contradictoires se trouvaient des personnes, des familles et des enfants qui ont parfois perdu un père ou une mère. On peut contester un bilan. On ne peut pas discuter une absence autour d'une table familiale.
212 morts : une affirmation qui exigeait une enquête
Quelques jours après les violences, le journal Le Mbandja publiait le témoignage d'un homme présenté comme un colonel. Celui-ci avançait un chiffre particulièrement lourd : 212 morts. Il affirmait également que des corps auraient été transportés, entreposés ou enterrés en différents endroits.
Ce chiffre n'a jamais été établi par une enquête indépendante. Il ne saurait donc être présenté aujourd'hui comme un bilan avéré.
Mais 212 morts, même avancés par une source dont les affirmations restaient à vérifier, constituaient une accusation d'une extrême gravité.
La réponse aurait dû être une enquête.
Or la réponse la plus visible fut la sanction du journal Le Mbandja qui avait publié le témoignage.
Un média peut se tromper. Une source peut mentir. Un témoignage peut être exagéré, manipulé ou entièrement faux. Mais sanctionner un journal ne démontre pas que ce qu'il a publié est faux.
Il fallait vérifier les lieux cités, consulter les registres disponibles, reconstituer d'éventuels mouvements de corps, entendre les témoins et les responsables, confronter les versions et rendre les conclusions publiques.
Cela n'a jamais été fait de manière suffisamment indépendante et transparente pour mettre fin aux interrogations.
Le journal La Une et le retour du même dossier
Le 23 mars 2018, près de dix-huit mois après les violences, le journal La Une revient sur cette affaire dans un article intitulé « Casepga : vrai scandale, fausse piste ».
Une polémique concernait alors la présence de nombreux corps dans les installations de cette société de pompes funèbres de Libreville. Le journal La Une rappelle à cette occasion le témoignage publié en 2016 par Le Mbandja et le chiffre de 212 morts qui y avait été avancé.
Là encore, rappeler ce chiffre ne revient pas à le valider. Il s'agit d'une affirmation publiée à l'époque, suffisamment grave pour qu'on puisse se demander, dix ans plus tard, quelles vérifications elle a entraînées.
Le journal La Une faisait également, de manière sibylline, allusion aux liens familiaux entre la propriétaire de CASEPGA et Ali Bongo, tous deux rattachés à la même famille maternelle du côté d'Akéni.
Cette proximité familiale ne prouve rien.
Mais elle montre ce que produit l'absence d'enquête.
Lorsque les faits ne sont pas établis, les liens familiaux, les coïncidences et les proximités deviennent matière à soupçons. Les spéculations prospèrent, les raccourcis remplacent les preuves et chacun construit sa vérité.
Une enquête sérieuse aurait justement permis d'éviter cela.
Qui a donné les ordres ?
Cette interrogation traverse tout le dossier.
L'assaut du quartier général de Jean Ping n'a pas été conduit par des individus sans commandement. Des forces constituées ont été engagées. Elles avaient une hiérarchie. Des décisions ont été prises, des instructions transmises et des comptes rendus ont nécessairement existé.
S'il y a eu des ordres illégaux, il faut identifier ceux qui les ont donnés.
S'il y a eu des initiatives incontrôlées, il faut l'établir.
S'il existe des réquisitions, des comptes rendus, des notes ou des archives permettant de reconstituer la chaîne de commandement, ces documents doivent être examinés.
Dix ans plus tard, beaucoup des responsables politiques, administratifs et militaires de l'époque sont encore en vie.
Certains demandent eux-mêmes aujourd'hui que la lumière soit faite. L'ancien porte-parole du gouvernement de 2016, devenu depuis opposant, réclame une commission d'enquête et dit être prêt à assumer sa part éventuelle de responsabilité.
Dans le même temps, plusieurs personnalités qui dénonçaient hier les violences exercent aujourd'hui des responsabilités au sein du pouvoir.
Les positions ont changé.
Les morts, eux, sont restés à la même place.
Nous devrions pouvoir nous retrouver sur une exigence qui n'appartient à aucun camp : savoir.
Depuis Marie Bendome Minko, la même question
Cette préoccupation ne date pas du dixième anniversaire du 31 août 2016.
En janvier 2011, alors que nous étions reclus au PNUD à Libreville avec le Président André Mba Obame et plusieurs responsables politiques, j'avais consacré un texte à Marie Bendome Minko. Je l'avais intitulé : « Marie Bendome Minko, martyr de la démocratie ».
Marie Bendome Minko était tombée lors de l'assaut des forces de défense et de sécurité contre des militants de l'opposition. Elle avait été mortellement atteinte par balle.
Sa mort m'avait profondément interpellé, au-delà même des circonstances politiques dans lesquelles elle était survenue.
Parce qu'après les morts restent les vivants. Les proches. Les familles. Les enfants.
Ceux dont personne ne parle plus lorsque les cortèges se dispersent, que les discours s'arrêtent et que les responsables politiques reprennent leur route.
Quinze ans plus tard, la même question demeure.
Combien d'enfants gabonais ont perdu un père ou une mère depuis le retour au multipartisme ? Combien ont grandi avec les conséquences de violences politiques dont ils ne comprenaient même pas les enjeux ? Combien ont dû porter seuls le poids d'événements auxquels ils n'avaient évidemment pris aucune part ?
Marie Bendome Minko appartient à cette mémoire.
Les victimes de 2016 aussi.
Reconnaître et réparer
C'est aussi pour cela que cette série ne pouvait pas s'achever sur la seule demande d'une enquête.
Il faut établir les faits, le nombre des victimes, les responsabilités et la chaîne de décision. Mais il faut aussi reconnaître ceux qui ont payé le prix de ces violences.
Des victimes et des familles disent encore aujourd'hui leur sentiment d'abandon. Elles voient d'anciens adversaires se rapprocher, les carrières politiques se poursuivre, les alliances se recomposer, pendant qu'elles restent seules avec leurs blessures, leurs morts et leurs questions.
Si le mot « réparation » doit avoir un sens, il ne peut concerner seulement les grandes figures de la politique.
Une victoire électorale éventuellement confisquée n'appartenait pas seulement à un candidat. La souffrance qui a suivi n'appartient pas davantage aux seuls responsables politiques.
Elle appartient aux blessés, aux personnes emprisonnées, à ceux qui sont tombés et à ceux qu'ils ont laissés derrière eux.
Et si la République commençait par les enfants ?
Je renouvelle donc une proposition qui me tient à coeur : créer au Gabon un statut de Pupille de la Nation pour les enfants devenus orphelins à la suite de crises politiques ou de tragédies nationales, selon des critères définis par la loi.
Ce ne serait ni un privilège ni une récompense.
Ce serait une obligation de solidarité nationale.
La République ne rendra jamais un père ou une mère à un enfant. Mais elle peut accompagner sa scolarité, ses études, sa formation, sa santé et, lorsque cela est nécessaire, son suivi psychologique.
Elle peut surtout lui dire :
- Nous savons ce qui vous est arrivé.
- Nous savons ce que vous avez perdu.
- Et votre pays ne vous oublie pas.
Dix ans après, ouvrir enfin les dossiers
Les articles des journaux Le Mbandja et La Une ne sont pas des preuves judiciaires. Ils sont des éléments d'un dossier qui n'aurait jamais dû rester fermé.
Le chiffre de 212 morts était faux ? Il fallait le démontrer.
Il comportait une part de vérité ? Il fallait l'établir.
Les lieux mentionnés ont-ils été vérifiés ? Les registres ont-ils été consultés ? Les mouvements éventuels de corps ont-ils été recherchés ? Qui a donné les ordres ? Quel est le nombre réel des victimes ?
Dix ans ont passé.
Le Gabon ne peut pas construire sa mémoire sur des communiqués opposés, des soupçons et des silences.
Ouvrir les archives. Entendre les témoins. Reconstituer la chaîne de commandement. Identifier les victimes. Écouter les familles. Protéger les enfants.
Voilà aussi pourquoi nous sommes revenus sur le 31 août 2016.
Nous ne changerons pas ce qui s'est passé.
Mais nous pouvons encore établir la vérité, reconnaître ceux qui ont souffert et faire en sorte que leurs familles, surtout leurs enfants, ne soient pas les oubliés de notre histoire.
Ce serait déjà une manière, pour la République, de commencer à réparer ce qu'elle n'a pas su empêcher.