Edouard Balladur n'est plus. Il s'est éteint lundi après-midi dans sa 97e année à son domicile parisien. Au moment où nous mettions sous presse, le programme de ses obsèques ne nous était pas connu. Mais il y a très peu de chance que l'Hexagone pleure à profusion celui qui fut a priori un grand commis de l'Etat. Il a été plusieurs fois ministre de l'Economie et des Finances avant d'être Premier ministre lors de la seconde cohabitation sous François Mitterrand (1993 et 1995.)
Grand commis dans l'apriori parce que dans les faits, il a laissé un héritage pas du tout flamboyant et pour la France et pour le monde en matière de relations internationales, notamment celles franco-africaines.
Pour la France, Edouard Balladur, libéraliste bon teint, s'est illustré par une vague de privatisations initiées en qualité de ministre de l'économie et des finances et poursuivies quand il était à l'Hôtel Matignon. Des privatisations tous azimuts qui ont concerné tous les secteurs avec l'objectif affiché de renflouer les caisses de l'Etat d'une France à la peine pour remplir les exigences de la convergence économique nécessaire aux pays de l'Union européenne pour la concrétisation du projet emblématique de la création de la monnaie unique.
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Au-delà de cet objectif officiel d'améliorer les avoirs du trésor public, Edouard Balladur cherchait la petite bête chez le président Mitterrand avec son programme de gouvernement socialiste. Ainsi, de grandes entreprises publiques comme le groupe bancaire Paribas, TF1 ou le Saint-Gobain, consortium public spécialisé dans les matériaux de construction, sont vendus. Edouard Balladur qui voulait « remettre les Français au travail », reforme aussi le Code de travail pour la semaine de 40 heures, pendant que la révision des pensions de retraite devait désormais être indexée au coût de la vie et non plus au niveau du salaire.
Des décisions aux allures de réformettes qui firent long feu car elles n'empêchèrent pas François Mitterrand d'être réélu en 1988. Plus tard, la réforme des retraites revint sur le tapis, la semaine des 35 heures s'imposa aussi, sans oublier la grogne du monde rural pour plus de subventions à l'élevage et à l'agriculture. Mais le summum de l'échec du libéralisme balladurien, reste son échec à l'élection présidentielle de 1995 à laquelle il s'est porté candidat, alors qu'à droite, c'est Jacques Chirac qui était le plus attendu.
En effet, Edouard Balladur n'était pas qu'un libéral, réformateur forcené et mal inspiré, il renvoyait aux Français l'image d'un bourgeois de la haute société, distant, pour ne pas dire hautain et suffisant dans ses redingotes soyeuses de grand prix. Il n'y avait rien de plus suicidaire pour un Premier ministre, un présidentiable, qui plus est passait pour un traitre au candidat naturel de la Droite d'alors, Jacques Chirac. Aucun analyste ne fut surpris quand il fut battu dès le premier tour de cette présidentielle âprement disputée et remportée par Jacques Chirac.
De quoi renvoyer le réformiste Edouard Balladur à ses chères études politiques, lui à qui les tabloïdes et l'opinion publique française n'ont pas fait de cadeau. Les surnoms les moins flatteurs de Ballamoue, Couilles molles, Etrangleur Ottoman, en rapport avec ses origines turques, ont brouillé les compétences technocratiques de celui qui n'a jamais été un apparatchik, politicien professionnel comme un François Mitterrand où un Jacques Chirac.
Pour les relations franco-africaines, Edouard Balladur à Bercy tout comme à Matignon n'en menait pas large. Ainsi, si François Mitterrand a été surnommé "l'Africain" et Chirac "l'Ami des Africains », le premier a organisé le désormais historique sommet France - Afrique de la Baule au cours de laquelle il a imposé la démocratie multipartite aux pays africains. Il est allé jusqu'à conditionner l'aide publique française et européenne au développement à l'organisation d'élections sur le modèle européen.
Jacques Chirac pour sa part connaissait bien l'Afrique, y a développé des réseaux et des relations particulières, la philosophie d'une Afrique accrochée au système occidentale de la démocratie dût-elle en souffrir. « La démocratie est un luxe pour l'Afrique », cette déclaration sibylline de Jacques Chirac est aujourd'hui encore une porte ouverte à toutes les interprétations sur la maturité politique des Africains, la bonne gouvernance, la politique des djembés, et la pertinence du système de gestion du pouvoir d'Etat à même de sortir les pays africains de l'ornière du sous-développement.
Edouard Balladur pour sa part, en économiste pur et dur, se sera illustré en Afrique par la dévaluation du FCFA en 1992. Il pensait là encore renflouer les caisses des pays africains de la zone CFA, en boostant leurs exportations avec une monnaie moins forte. Près de 35 ans après, on en attend toujours les fruits. La vérité, c'est que les exportations africaines de la zone CFA n'ont jamais pris l'ascenseur à la hauteur des calculs économétriques. C'est au contraire les dettes publiques qui se sont multipliées et leur service avec.
Le déséquilibre des balances de paiement également, jusqu'à nos jours. L'une des conséquences du grand flop que fut la dévaluation du FCFA, la convergence économique des pays de la zone est loin d'être atteinte et la création de la monnaie unique de la CEDEAO en prend un coup. Edouard Balladur meurt au moment où la zone CFA est dans l'incertitude quant à sa survie. L'Eco pourra-t-il être lancé en 2027 ? Si oui, avec quels pays, quelle valeur, quels accords de coopération avec la France, l'Union européenne, le dollar américain, etc.
Par ailleurs, Balladur était locataire de Matignon au moment du génocide rwandais dont on connaît le désastre qu'il a occasionné sur les relations de ce pays avec la France. Et Paul Kagamé n'est pas loin, malgré ses interventions condamnables en RDC, d'inspirer des dirigeants africains sur le courage de dire à la France et aux autres partenaires condescendants le trop c'est trop dans le diktat de ce qu'il faut faire ou ne pas faire.
Du réformateur incompris dans son pays, au partage des responsabilités de la France dans le génocide Rwandais, en passant par la dévaluation du FCFA, feu Edouard Balladur, est un technocrate qui s'est égaré en politique, a inspiré des mauvaises reformes au mauvais moment. La France, l'Europe et l'Afrique ne le pleureront pas longtemps.