Cote d'Ivoire: Ouattara Yegueleworo sourd depuis l'âge de 14 ans - « Sans langue des signes, nous ne sommes rien... » (Interview)

2 Septembre 2026
interview

Devenu sourd à l'âge de 14 ans après une chute, Ouattara Yegueleworo, chef de Projet du programme de l'Association danoise des sourds (Ddl) en Côte d'Ivoire et chef de programme au sein de la Fédération nationale des sourds de Côte d'Ivoire (Fenasoci), a transformé cette épreuve en engagement. Il revient sur les réalités vécues par sa communauté et le combat pour la reconnaissance de la langue des signes.

Qui peut être qualifié de sourd ?

Pour reconnaître une personne sourde, c'est très simple : nous savons que les personnes sourdes ont un point commun : le problème d'audition. Il y a des personnes sourdes de naissance, que l'on appelle souvent sourds-muets. Il y a aussi ceux qui entendent normalement, mais qui, en grandissant, deviennent malentendants après avoir perdu une partie ou toute la totalité de leur audition.

Pour connaître le degré de surdité d'une personne, il faut consulter un oto-rhino-laryngologiste, qui peut réaliser des audiogrammes afin de définir le niveau d'audition. Cela permet de savoir si la personne présente une surdité légère, moyenne ou profonde. Le point commun entre toutes ces personnes, c'est qu'elles n'entendent pas bien.

Suivez-nous sur WhatsApp | LinkedIn pour les derniers titres

Le dernier recensement faisait état de 105 000 personnes sourdes et malentendantes en Côte d'Ivoire. Nous sommes en 2026. Il est certain que le nombre de personnes sourdes a augmenté. Cependant, je pense que les statistiques ne sont pas totalement exactes, parce que certaines familles cachent leurs enfants au passage des agents recenseurs. Elles les cachent parce qu'elles ont peur ou honte.

Vous avez souhaité publiquement la reconnaissance de la « Langue des signes de Côte d'Ivoire ». Doit-on comprendre qu'elle est différente de celle des autres pays ?

C'est une très belle question. Il faut savoir que la langue des signes n'est pas universelle. Chaque pays a sa propre langue. Aux Etats-Unis, la langue des signes est appelée « American Sign Language». En France, c'est la « Langue des signes française ». Chaque pays a sa propre langue des signes. En Côte d'Ivoire, nous avons eu un pasteur noir américain qui est venu en 1974 pour prêcher l'Évangile. Il a décidé de fonder une école pour les sourds.

C'était la première école du pays. Comme il n'existait pas encore de langue des signes structurée ici, il a apporté les bases de « l' American Sign Language» pour assurer l'enseignement.

De 1974 à aujourd'hui, les situations ont changé, le monde évoluant, la langue également. Chaque localité possède ses propres variantes de la langue des signes. Cependant, à l'école, la plupart des personnes sourdes utilisent la langue des signes commune et standardisée. Nous avons fait une déclaration à Dabou dans laquelle nous avons essayé de trouver un nom officiel. Cela, afin de mener le plaidoyer pour la reconnaissance officielle de la langue des signes. Le nom retenu est : « Langue des signes de Côte d'Ivoire ».

Sur quelle base cette déclaration a été faite ?

Il faut savoir que, dans le monde entier, la langue des signes est reconnue à travers la Convention relative aux droits des personnes handicapées. Cette convention recommande à chaque État de reconnaître officiellement sa langue des signes. Elle doit être reconnue au même titre que le français ou l'anglais. L'enseignement de la langue des signes suit la même logique que l'enseignement du français. En Côte d'Ivoire, nous continuons donc à faire le plaidoyer pour que la « Langue des signes de Côte d'Ivoire » soit officiellement reconnue.

Qu'est-ce que cette reconnaissance peut changer dans la vie des personnes sourdes de Côte d'Ivoire ?

Nous voulons que cette reconnaissance soit effective, parce qu'elle peut changer beaucoup de choses en Côte d'Ivoire. Cela facilitera l'accessibilité des personnes sourdes aux différents services de l'État. Imaginez une femme sourde qui veut se rendre à la maternité pour ses visites prénatales. Comment va-t-elle communiquer avec la sage-femme ? C'est à travers la langue des signes que la communication sera possible. Il faudra que les sages femmes connaissent au moins les bases de la communication en langue des signes, ou bien qu'il y ait interprète.

La reconnaissance officielle permettrait à l'État de former davantage d'interprètes en langue des signes, ou encore des assistants de santé spécialisés. Sans cette reconnaissance, il est difficile de mettre cela en place. Aujourd'hui, beaucoup de personnes considèrent que cette langue n'a pas besoin d'être apprise parce qu'elle n'est pas encore officiellement reconnue. Pourtant, la reconnaissance obligerait les différents services de l'État à disposer d'interprètes en langue des signes afin de faciliter la communication avec les personnes sourdes. Il y a aussi un autre point important.

Depuis 1974, en Côte d'Ivoire, la langue des signes est utilisée pour dispenser les cours aux élèves de l'École des sourds de Yopougon. À la télévision, on utilise l'interprétation en langue des signes. En dépit de cela, il n'existe pas de document officiel de reconnaissance.

Actuellement, quand une personne sourde se rend à l'hôpital ou dans les services publics, comment cela se passe-t-il ?

C'est un gros problème. Lorsque je vais à l'hôpital ou dans un ministère, comme je sais lire et écrire, j'échange avec les agents des services concernés par écrit. Imaginez une personne qui n'est jamais allée à l'école et qui ne sait ni lire ni écrire comment communique a-t-elle dans ces différents services ? Il est donc indispensable d'avoir recours à un interprète en langue des signes.

Je vais vous raconter unehistoire très triste. Il y a quelques années, une personne sourde a été emprisonnée à la Maison d'arrêt et de correction d'Abidjan (Maca), aujourd'hui le Pôle pénitentiaire d'Abidjan (Ppa), sans jugement. Elle avait eu un problème avec un individu. Elle a été accusée à tort, parce qu'il n'y avait pas de possibilité de communiquer avec les juges. Elle est restée en prison pendant six ans. C'est grâce à une Ong, qui effectuait des visites à la Maca, que cela a été découvert. L'Ong a lui a trouvé un interprète en langue des signes et le jugement a été repris.

La personne sourde a pu s'exprimer, grâce à l'interprète. Le juge, qui a compris qu'elle était accusée à tort, l'a libérée. Dans tous les services publics, il est donc primordial d'avoir des interprètes en langue des signes pour faciliter la communication des personnes sourdes.

Mais est-ce que cette profession d'interprète est reconnue en Côte d'Ivoire ?

En Côte d'Ivoire, vous savez qu'il existe beaucoup de professions d'interprète. Il y a des interprètes qui font la traduction de l'anglais au français, du français à l'espagnol, et bien d'autres langues encore. On les appelle des interprètes. Mais lorsqu'on utilise le terme « interprète en langue des signes », c'est un autre problème. La profession d'interprète en langue des signes n'est pas encore reconnue officiellement.

C'est pourquoi nous faisons un plaidoyer pour la reconnaissance officielle de la langue des signes. Parce qu'à ce jour, il n'existe aucun décret ni aucun corps de métier officiellement reconnu sous l'appellation d'interprète en langue des signes.

Mais nous voyons très souvent des interprètes en langue des signes lors de vos activités et même à la télévision. Qui sont-ils ?

Les interprètes en langue des signes sont généralement des bénévoles. Ce sont des personnes qui s'intéressent beaucoup à la langue des signes. Souvent, ils interprètent dans les cultes, à l'église ou dans différents événements. Ils apprennent la langue des signes parce qu'ils sont proches de la communauté sourde ou amis avec des personnes sourdes. Or nous, les personnes sourdes, nous n'avons pas toujours beaucoup d'argent.

Souvent, lorsque nous avons besoin d'un interprète pour un déplacement ou une démarche importante, nous essayons au moins de payer ses frais de transport. Pourtant, dans d'autres pays, c'est le gouvernement lui-même qui prend en charge les frais des interprètes en langue des signes.

Aujourd'hui, vous êtes unanimes sur le nom « Langue des Signes de Côte d'Ivoire ». Vous en êtes à quelle étape concernant le plaidoyer pour la reconnaissance ?

La Déclaration de Dabou a été adoptée les 4 et 5 août à Dabou. Le document de la Déclaration a été officiellement déposé au Conseil national des droits de l'Homme à l'occasion de la Journée internationale des personnes handicapées, le 3 décembre 2025. C'est un document que nous avons diffusé largement, aussi bien au niveau national qu'international, et qui a été très apprécié.

Quelle a été la réaction de l'État ivoirien envers vous ? Merci. Il faut savoir que les autorités connaissent déjà l'importance de la langue des signes. Par exemple, le ministère de l'Éducation nationale a déjà formé plus de 300 enseignants en langue des signes. Actuellement, il travaille également sur les Cafop inclusifs, et une matière appelée « langue des signes » devrait être intégrée dans tous les Cafop du pays.

Parce qu'il est nécessaire d'inclure la langue des signes dans l'enseignement, car dans toutes les localités de Côte d'Ivoire où il existe des classes ouvertes, il peut y avoir des enfants sourds. Au ministère de l'Emploi et de la Protection sociale, l'Institut national de formation sociale forme depuis plusieurs années des maîtres d'éducation spécialisée et enseigne aussi la langue des signes aux travailleurs sociaux.

Du côté du ministère de l'Enseignement technique et de la Formation professionnelle, il existe également une volonté de former les professionnels des métiers comme la menuiserie ou l'imprimerie à la langue des signes. Les enseignants de ces filières reçoivent déjà des formations dans ce domaine. Tous ces différents ministères disposent déjà de programmes de formation en langue des signes.

Ils connaissent l'importance de cette langue. À notre niveau, nous voulons maintenant amener tous ces ministères à se mettre ensemble afin de reconnaître officiellement la Langue des Signes de Côte d'Ivoire.

Comment peut-on arriver à reconnaître officiellement la langue des signes ?

Il existe plusieurs moyens pour reconnaître officiellement la langue des signes. Cela peut se faire à travers un décret, une loi ou encore un article intégré dans un texte officiel pour préciser que désormais la langue des signes est reconnue dans l'éducation et dans les différents services publics. C'est notre objectif. Actuellement, nous continuons le plaidoyer, car le travail n'est pas encore terminé.

Nous sommes également en train de développer un curriculum de la langue des signes. Parce que, lorsqu'on parle de reconnaissance officielle, il faut aussi pouvoir enseigner cette langue et la vulgariser auprès de la population.

De la même manière qu'il existe des professeurs de français, il doit aussi exister des professeurs de langue des signes. Nous travaillons donc au développement de ce curriculum. D'ici 2028, nous pensons disposer d'un outil important qui permettra de vulgariser davantage la langue des signes et de renforcer encore plus le plaidoyer pour la reconnaissance officielle de la Langue des Signes de Côte d'Ivoire. Mais il existe un décret qui interdit aux personnes sourdes d'enseigner.

Comment les personnes sourdes pourront-elles s'adonner à l'enseignement avec l'existence de ce décret ?

Ce décret nous rend très tristes. Il a été publié par le ministère de la Fonction publique et concerne l'accès aux différents services sociaux. Il indique que les métiers de l'enseignement ne sont pas accessibles aux personnes sourdes et bègues. Selon ce texte, les personnes bègues auraient des difficultés de communication et les personnes sourdes, elles, n'entendraient pas.

Nous considérons donc que ce décret est discriminatoire. Parce que la Côte d'Ivoire a ratifié la Convention relative aux droits des personnes handicapées depuis le 10 janvier 2014. Le mois passé, en avril, l'État ivoirien a également signé le protocole facultatif de cette convention. Cela oblige donc l'État à respecter les dispositions de cette convention internationale. Or, cette convention encourage l'éducation des enfants sourds et recommande aussi de promouvoir les professionnels de l'enseignement en langue des signes, y compris par les personnes sourdes elles-mêmes.

Pourtant, il existe aujourd'hui un décret qui affirme que les personnes sourdes ne peuvent pas enseigner. Il faut préciser que lorsqu'on parle d'autoriser les personnes sourdes à enseigner, cela ne veut pas dire qu'elles vont forcément enseigner des enfants entendants. Non. Il s'agit surtout de permettre aux enseignants sourds d'enseigner des enfants sourds. En le faisant, ces enseignants deviennent des modèles pour les enfants sourds. Cela leur permet de s'identifier à eux, de développer de bonnes attitudes et de progresser dans leurs études.

Il est vrai que le ministère de l'Éducation nationale emploie déjà de nombreux enseignants dans les classes inclusives. Mais souvent, les cours ne sont pas dispensés en langue des signes. Dans ce cas, les personnes sourdes pourraient intervenir comme enseignants spécialisés afin de renforcer les capacités des enfants sourds en langue des signes. C'est ce qu'on appelle l'enseignement en langue des signes.

Aujourd'hui, en termes de priorités, quelles sont les urgences principales de la communauté sourde en Côte d'Ivoire ?

La première priorité, c'est la reconnaissance officielle de la langue des signes. Parce que sans langue des signes, nous ne sommes rien. Grâce à cette reconnaissance, il y aura davantage d'accessibilité dans les différents services publics, notamment à travers la formation d'interprètes, la formation d'enseignants en langue des signes et un meilleur accès des personnes sourdes aux formations professionnelles.

La deuxième priorité concerne l'éducation. Les écoles doivent devenir beaucoup plus accessibles aux personnes sourdes. Lorsqu'un élève sourd quitte le primaire pour entrer au collège, il n'y a généralement pas d'interprète en langue des signes. Ce qui fait que beaucoup d'enfants sourds abandonnent l'école dès la classe de 6e. Très peu atteignent la classe de 3e. Ils sont obligés de s'orienter vers des métiers comme la maçonnerie, la plomberie... Or l'éducation est la base. Il faut donc mettre des interprètes à leur disposition, car l'éducation est la clé de l'avenir.

Il faut aussi autoriser l'enseignement aux personnes sourdes pour les aider davantage. Troisièmement, les personnes sourdes qui arrêtent les études doivent pouvoir accéder facilement aux centres de formation professionnelle afin d'apprendre un métier. Ces centres doivent également être adaptés pour qu'elles puissent comprendre les cours et obtenir leurs diplômes.

La quatrième priorité concerne l'auto-emploi. Les personnes sourdes doivent avoir accès au financement des microentreprises. Beaucoup ont des compétences en couture, coiffure, cordonnerie, etc., mais elles ont besoin de financements pour développer leurs activités.

" Sans interprète "

Cette interview, qui a été réalisée le 7 mai, au siège de la Fenasoci, à Yopougon, s'est faite sans la présence d'un interprète. En effet, nous avons pu échanger avec Monsieur Ouattara Yegueleworo grâce à une application de l'Intelligence artificielle (Ia), dénommée «Live Transcript». Cette application, développée par l'une des premières universités mondiales pour les personnes sourdes aux États-Unis, en collaboration avec Google, transcrivait automatiquement nos questions sur l'écran de son ordinateur. En effet, Ouattara Yegueleworo était une personne entendante jusqu'à l'âge de 14 ans. Il est devenu sourd après une chute d'étage. Il a alors été déclaré atteint d'une surdité profonde. Sans toutefois perdre l'usage de la parole.

AllAfrica publie environ 600 articles par jour provenant de plus de 90 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.