Afrique: Les non-alignés - 65 ans après Belgrade, le retour en force du « troisième monde »

Il y a 65 ans, Belgrade devenait pour quelques jours la capitale d'un monde qui refusait de choisir entre Washington et Moscou. Du 1er au 6 septembre 1961, vingt-cinq pays d'Afrique, d'Asie, d'Europe et d'Amérique latine posaient les bases du Mouvement des non-alignés, né de la décolonisation et de la volonté de s'affranchir de la tutelle des grandes puissances. Six décennies et demie plus tard, alors que les blocs se reforment et que les pays du Sud revendiquent davantage de poids dans les affaires internationales, leur vieux projet d'indépendance stratégique retrouve une étonnante actualité.

À Belgrade, en ce début de septembre 1961, l'histoire semble s'accélérer. Le mur de Berlin vient d'être érigé, la guerre froide divise la planète en deux camps et la menace nucléaire fait planer sur l'humanité la perspective d'un affrontement sans précédent. Mais une partie du monde refuse cette alternative. Dans la capitale de la Yougoslavie socialiste, vingt-cinq pays se retrouvent pour affirmer qu'il existe une autre voie que l'alignement sur les États-Unis ou l'Union soviétique.

La conférence n'est pourtant pas née de rien. Ses racines plongent dans la conférence de Bandung, en Indonésie, organisée en avril 1955. Vingt-neuf pays d'Asie et d'Afrique s'y étaient réunis pour parler de paix, de souveraineté, de développement et surtout de décolonisation. À Bandung, les futurs non-alignés avaient posé les principes qui allaient devenir leur socle : respect de la souveraineté et de l'intégrité territoriale, égalité entre les nations, non-ingérence, règlement pacifique des différends et droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

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Six ans plus tard, le projet prend véritablement corps. Cinq dirigeants jouent un rôle moteur : le président yougoslave Josip Broz Tito, le Premier ministre indien Jawaharlal Nehru, le président égyptien Gamal Abdel Nasser, le président indonésien Sukarno et le président ghanéen Kwame Nkrumah. Cinq hommes issus de continents et de systèmes politiques très différents, mais réunis par une même conviction : les nouveaux États indépendants ne doivent pas devenir les pions de la rivalité entre les grandes puissances.

Le choix de Belgrade est lui-même hautement symbolique. La Yougoslavie de Tito est communiste, mais elle a rompu avec Staline en 1948 et cherche depuis à construire une politique extérieure indépendante de Moscou. Elle entretient également des relations avec l'Ouest. Cette position singulière permet à Tito de se présenter comme l'un des architectes d'une troisième voie internationale.

Un « troisième monde » qui ne veut pas être un troisième bloc

La conférence de Belgrade réunit 25 États : l'Afghanistan, l'Algérie, la Birmanie, le Cambodge, Ceylan, le Congo, Cuba, Chypre, l'Éthiopie, le Ghana, la Guinée, l'Inde, l'Indonésie, l'Irak, le Liban, le Mali, le Maroc, le Népal, l'Arabie saoudite, la Somalie, le Soudan, la Syrie, la Tunisie, la République arabe unie -- l'Égypte de l'époque -- et la Yougoslavie. Trois autres pays, la Bolivie, le Brésil et l'Équateur, sont présents comme observateurs. Onze des États participants sont africains, alors que le continent ne compte encore que quelques dizaines de pays indépendants : la décolonisation est donc au coeur des débats.

Le mot « non-aligné » est essentiel. Il ne signifie pas neutralité, encore moins indifférence. Les participants veulent pouvoir prendre position sans être contraints par les intérêts d'un bloc. Dans leur déclaration finale, ils insistent ainsi sur le fait qu'ils ne souhaitent pas constituer « un nouveau bloc ». Leur objectif est au contraire de faire de leur nombre et de leur solidarité une force politique capable de peser sur les décisions internationales.

Les priorités sont alors très concrètes : mettre fin au colonialisme, soutenir les mouvements de libération nationale, lutter contre l'apartheid et le racisme, défendre la souveraineté des États, réclamer le désarmement nucléaire et empêcher que les crises locales ne deviennent des conflits entre superpuissances.

L'Afrique occupe une place centrale. En 1961, plusieurs guerres et crises liées à la décolonisation sont encore en cours, notamment en Algérie et au Congo. Pour les nouveaux États africains, l'indépendance politique ne suffit pas : il faut également éviter une dépendance économique vis-à-vis des anciennes puissances coloniales. Le mouvement devient donc progressivement un lieu où se rencontrent les combats anticoloniaux, les revendications économiques et la défense du droit à l'autodétermination.

De la décolonisation au nouvel ordre économique

Dans les années 1960 et 1970, le Mouvement grossit rapidement. Chaque vague de décolonisation apporte de nouveaux membres. La conférence du Caire de 1964 en accueille déjà 47. En 1970, à Lusaka, les non-alignés sont devenus une force diplomatique incontournable.

Leur influence ne se limite plus aux questions militaires. Ils veulent transformer les règles économiques internationales, qu'ils jugent largement héritées de la domination coloniale. Le combat pour un « nouvel ordre économique international » devient ainsi l'un des grands axes de leur action, parallèlement au désarmement, au développement et à la coopération entre pays du Sud.

Dans les enceintes de l'ONU, leur poids devient considérable. Les non-alignés contribuent à faire de la décolonisation une question centrale de l'agenda international et soutiennent l'admission de nombreux nouveaux États aux Nations unies. Ils participent également aux grandes batailles diplomatiques contre l'apartheid en Afrique du Sud et pour la reconnaissance des droits des Palestiniens.

Leur influence est particulièrement visible sur les questions de désarmement. Dès Belgrade, les pays participants réclament notamment l'arrêt des essais nucléaires. Selon les Nations unies, leur appel en faveur d'un traité d'interdiction des essais a contribué à la dynamique qui débouchera sur le traité d'interdiction partielle des essais nucléaires de 1963.

Mais le mouvement porte aussi une contradiction fondamentale : comment rester « non-aligné » lorsque certains membres se rapprochent fortement de Washington ou de Moscou ? Cuba devient par exemple un allié majeur de l'Union soviétique, tandis que plusieurs pays entretiennent des relations militaires étroites avec l'une ou l'autre superpuissance. À partir des années 1970, le Mouvement est régulièrement accusé de perdre sa cohérence et de devenir davantage une vaste coalition diplomatique du Sud qu'un véritable espace de neutralité stratégique.

La fin de la guerre froide aurait-elle dû signer sa disparition ?

Lorsque le mur de Berlin tombe en 1989 et que l'Union soviétique disparaît en 1991, la raison d'être historique des non-alignés semble s'effondrer. Si les deux blocs n'existent plus, à quoi peut encore servir un mouvement créé précisément pour ne pas choisir entre eux ?

La réponse est apportée progressivement : le non-alignement change de définition. Il ne s'agit plus seulement de refuser l'alignement militaire, mais de défendre l'autonomie politique et économique des pays du Sud dans un système international dominé par les grandes puissances.

Le mouvement survit donc à la guerre froide et continue de s'élargir. En 2011, il compte déjà 120 États membres, contre 25 cinquante ans auparavant. Aujourd'hui, il rassemble toujours environ 120 pays et 18 observateurs, ce qui en fait l'un des ensembles diplomatiques les plus importants au sein de l'ONU. Les membres représentent environ les deux tiers des États de l'Organisation.

Cette croissance donne aussi au mouvement une nouvelle géographie. L'Afrique est désormais largement majoritaire parmi les membres, aux côtés de l'Asie, du Moyen-Orient, de l'Amérique latine et des Caraïbes. Le monde arabe, l'Inde, l'Indonésie, l'Afrique du Sud, Cuba ou encore plusieurs États d'Amérique latine y défendent des intérêts parfois très différents. C'est à la fois sa force et sa faiblesse : le nombre donne du poids, mais la diversité rend les positions communes difficiles.

Un mouvement sans véritable « organisation »

Il faut d'ailleurs éviter une confusion : le Mouvement des non-alignés n'est pas une organisation internationale classique comme l'ONU ou l'Union européenne. Il ne dispose pas d'un secrétariat permanent comparable à celui de ces institutions. Sa présidence est assurée par le pays qui accueille le sommet, pour une période de trois ans, et une « troïka » associe le président en exercice, le précédent et le suivant. Les sommets ont lieu tous les trois ans.

Cette structure souple correspond à sa philosophie historique : préserver l'autonomie des membres plutôt que construire une organisation supranationale. Mais elle explique aussi certaines de ses limites. Le mouvement peut adopter des positions politiques fortes, notamment à l'ONU, mais il dispose de peu de moyens pour les imposer.

Depuis 2024, la présidence est assurée par l'Ouganda, qui l'a reprise à l'Azerbaïdjan lors du 19e sommet de Kampala. Les priorités affichées sont désormais beaucoup plus larges : réforme du Conseil de sécurité, respect du droit international, désarmement, développement durable, coopération Sud-Sud, dette, changement climatique, sécurité alimentaire, santé, migrations et réforme de la gouvernance mondiale.

Ukraine, Gaza, climat : le non-alignement peut-il redevenir une force ?

C'est là que l'histoire rencontre l'actualité. En 1961, les non-alignés cherchaient une troisième voie entre Washington et Moscou. En 2026, la planète n'est plus structurée par deux superpuissances parfaitement opposées, mais elle est à nouveau traversée par des rivalités de puissance : confrontation sino-américaine, guerre en Ukraine, tensions au Moyen-Orient, retour des politiques de puissance, compétition technologique, crise climatique et contestation de l'ordre international hérité de l'après-1945.

Dans ce nouveau paysage, le vieux principe de l'autonomie stratégique retrouve une certaine vigueur. Pour de nombreux pays d'Afrique, d'Asie, du Moyen-Orient ou d'Amérique latine, il ne s'agit pas de choisir entre Washington, Pékin, Moscou ou Bruxelles, mais de pouvoir commercer, négocier et coopérer avec tous sans devoir s'aligner systématiquement sur les positions d'un grand partenaire.

Le secrétaire général de l'ONU António Guterres l'avait résumé lors du sommet de Kampala, en janvier 2024, alors que les guerres faisaient rage à Gaza, en Ukraine et au Soudan : avec ses quelque 120 membres, le Mouvement représente une masse critique capable de peser sur l'équilibre géopolitique mondial et de favoriser « diplomacy » plutôt que confrontation.

La question palestinienne illustre particulièrement cette influence. Le Mouvement défend depuis des décennies le droit des Palestiniens à l'autodétermination et, depuis la guerre déclenchée après les attaques du 7 octobre 2023, ses membres ont multiplié les prises de position en faveur d'un cessez-le-feu, de l'aide humanitaire et de la reconnaissance d'un État palestinien.

Mais le véritable enjeu est peut-être plus large. Face à un système international dans lequel les pays émergents réclament davantage de représentation au FMI, à la Banque mondiale, au Conseil de sécurité de l'ONU ou dans les grandes négociations climatiques, le Mouvement des non-alignés offre une plateforme à ceux qui refusent que les décisions mondiales soient prises exclusivement par les grandes puissances.

65 ans après, le monde a changé, pas la question

Le 1er septembre 2026, Belgrade a donc retrouvé, l'espace d'une journée, une partie de son rôle historique. La Serbie accueillait le coeur des célébrations du 65e anniversaire de la conférence fondatrice, avec des délégations de 36 pays, dans un contexte où les principes de souveraineté, d'égalité des États et de respect du droit international sont à nouveau au centre des débats.

Le paradoxe est saisissant. En 1961, les non-alignés voulaient empêcher que le monde soit enfermé dans une confrontation entre deux blocs. En 2026, alors que les grandes puissances reconstituent des zones d'influence et que la tentation du retour aux blocs ressurgit, leur idée fondatrice n'a peut-être jamais été aussi lisible : ne pas choisir un camp ne signifie pas ne rien choisir. Cela peut aussi signifier choisir son autonomie.

Reste à savoir si cette immense coalition, forte d'environ 120 États mais traversée par des intérêts parfois contradictoires, saura transformer son poids numérique en véritable influence politique. C'est sans doute là que se joue son avenir : non plus être le « troisième monde » face à deux blocs, mais devenir l'une des voix organisées d'un monde désormais multipolaire.

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