Le tournant industriel de l'Afrique n'attend pas davantage d'argent. Il attend les bons capitaux — structurés correctement, séquencés avec intelligence et mobilisés au bon moment de la vie d'un projet. Oluranti Doherty, d'Afreximbank, explique pourquoi le problème de financement du continent est d'abord un problème de coordination.
Pourquoi cette série
Notre nouvelle initiative éditoriale cherche à répondre à une question que la plupart des institutions de développement ont débattue sans parvenir à la trancher : pourquoi un continent qui cultive l'un des meilleurs cotons au monde porte-t-il des vêtements fabriqués ailleurs — et que faudrait-il réellement pour changer cette situation ?
La réponse ne se résume pas, comme on le prétend si souvent, à des routes, des ports ou des technologies manquantes. Pendant des siècles, la transformation des matières premières africaines en produits finis s'est effectuée ailleurs par construction — et la richesse ainsi créée y est restée par conséquence. C'est cet héritage que la génération actuelle d'industriels, de financiers et de décideurs africains tente de renverser. Notre programme entend documenter, par le journalisme, leur réussite ou leur échec.
L'initiative repose sur une idée simple. Si le potentiel industriel de l'Afrique demeure mal compris, ce n'est pas faute de données. C'est parce que les bonnes histoires ne sont pas racontées aux bons publics, dans le registre qui convient. Une exportation de matière première de 40 millions de dollars susceptible de devenir une industrie manufacturière de 800 millions ne relève pas d'abord d'un problème de financement. Elle relève d'un problème de récit — auquel le journalisme, les données et une diffusion institutionnelle soutenue peuvent répondre.
Le programme prend pour point de départ le coton et le textile, car cette chaîne de valeur est visible, traçable et profondément humaine — du petit exploitant qui récolte le coton-graine à la main jusqu'à l'usine dont les vêtements partent vers les enseignes européennes. Mais, au fond, cette histoire dépasse le coton. Elle porte sur la capacité de l'Afrique à produire, à créer de la valeur et à rivaliser sur les marchés mondiaux — ainsi que sur les efforts de ses institutions financières, de ses entrepreneurs et de ses décideurs pour y parvenir.
Nous diffusons nos reportages par un réseau institutionnel qui atteint les gestionnaires de fonds, analystes, ministres du commerce et dirigeants d'institutions de financement du développement chargés, chaque jour, d'évaluer le risque africain. Notre conviction est simple : le récit que l'Afrique donne d'elle-même ne correspond pas aux performances industrielles dont elle est capable.
Pour ouvrir cette enquête, notre rédaction s'est entretenue avec Mme Oluranti Doherty, directrice générale du développement des exportations à Afreximbank. Nous voulions comprendre ce que révèlent plus de vingt années passées au cœur des mécanismes concrets du financement industriel africain. La conversation a cheminé de l'arithmétique d'une capsule de coton à l'architecture d'une coalition africaine de capitaux de 70 milliards de dollars, des cinq années nécessaires à la montée en puissance d'une usine au coût annuel de 4,2 milliards de dollars imposé par un récit défavorable.
L'arithmétique de l'optimisme
Lorsqu'elle les expose, les chiffres frappent moins par l'ampleur du manque à gagner que par celle de l'occasion encore disponible. Du champ au port, une tonne de coton brut béninois se vend entre 1 500 et 2 000 dollars. Transformée en vêtements, la même fibre vaut entre 16 000 et 20 000 dollars la tonne — soit dix à quinze fois plus. Rapportée à une production annuelle de 40 000 tonnes, une exportation de matière première de 40 millions de dollars devient une industrie manufacturière de 800 millions.
« L'Afrique produit et exporte de la fibre de coton, explique Doherty, mais l'essentiel de la valeur de la chaîne coton-textile-habillement se crée dans la filature, le tissage, la teinture, la finition, la confection, la création de marque et la distribution » — autant d'étapes longtemps réalisées ailleurs. La zone industrielle de Glo-Djigbé, au Bénin, a précisément été conçue pour les ramener sur le continent.
« Ce qu'il faut désormais démontrer davantage, c'est que ce modèle peut être reproduit de manière structurée dans chaque pays producteur de coton. »
Il ne s'agit pas, précise-t-elle, d'appliquer partout une formule à l'identique, mais de l'adapter au contexte politique, aux infrastructures et aux ambitions de chaque pays.
Une autre lecture du problème
Depuis des années, l'explication généralement avancée pour comprendre pourquoi davantage de pays africains n'ont pas reproduit ce succès tient en deux mots : manque de financement. Doherty, dont le métier consiste précisément à organiser ces financements, n'est pas de cet avis. Ce désaccord est peut-être l'élément le plus encourageant de tout l'entretien : il désigne un problème soluble plutôt qu'une impasse.
« Le financement est pertinent, dit-elle, mais il faut combiner plusieurs solutions » adaptées à chaque étape de la vie d'un projet : des fonds propres patients pendant les premières années, les plus risquées ; une dette de projet à long terme une fois l'usine construite ; puis un fonds de roulement calé sur le rythme réel de l'activité, que le cycle commercial dure 60 ou 360 jours. Les échecs qu'elle a observés proviennent davantage de décalages — un projet de sept ans financé par des ressources à trois ans — que d'une absence totale de capitaux.
« Il est essentiel que les financiers comprennent la réalité des projets industriels et manufacturiers — et je crois qu'ils sont de plus en plus nombreux à le faire. »
Ce problème peut être corrigé. Depuis plusieurs années, Afreximbank met en place les instruments nécessaires : un mécanisme consacré à la préparation de projets, qui aide les entrepreneurs à rendre leurs premiers plans finançables, et FEDA, un fonds de capital-investissement établi au Rwanda pour fournir les capitaux patients que le crédit traditionnel n'apporte pas.
Combler le déficit de coordination
Lorsqu'elle prend du recul sur les opérations individuelles pour décrire l'architecture générale du financement industriel africain, le diagnostic de Doherty quitte le registre de la frustration pour gagner en clarté stratégique. Le continent ne manque ni de capitaux ni de projets viables. Ce qui lui a manqué — jusqu'à une période récente —, c'est le mécanisme permettant de relier les uns aux autres.
« L'Afrique dispose de capitaux. Elle dispose de projets viables. Ce qui lui a manqué, ce ne sont pas les ressources, mais l'alignement. »
« L'Afrique compte des institutions de développement, des banques commerciales, des fonds de pension et des fonds souverains », rappelle Doherty. Le problème, qu'elle qualifie de « fragmentation systémique », est que des institutions compétentes travaillent en silos plutôt qu'en partenariat.
L'Alliance des institutions financières multilatérales africaines (AAMFI), une coalition au lancement de laquelle Afreximbank a contribué, réunit des prêteurs détenus par des Africains dont le bilan cumulé atteint 70 milliards de dollars. Ces capitaux peuvent désormais soutenir de grands projets industriels de manière coordonnée, sans qu'une seule institution doive porter l'intégralité d'une opération.
Recalculer la prime de risque
Des chercheurs estiment que les récits médiatiques négatifs sur le continent renchérissent de 4,2 milliards de dollars par an le coût des emprunts souverains. Doherty pense que la facture réelle est nettement supérieure lorsque l'on y ajoute le financement des entreprises.
« En tant qu'Africains, nous ne demandons pas une évaluation complaisante du risque. Nous demandons simplement une évaluation juste. »
Une évaluation juste, soutient-elle, doit mettre en balance une population jeune, qui s'urbanise rapidement et accède davantage à l'éducation, ainsi que des projets éprouvés comme Glo-Djigbé, avec les risques inhérents à tout marché. Elle ne peut tarifer un continent entier à partir d'un récit unique et dépassé.
« Je voudrais que les gestionnaires de fonds considèrent des projets tels que la zone industrielle de Glo-Djigbé comme la preuve que le coton africain peut être transformé durablement en Afrique, à l'échelle industrielle, pour produire des vêtements destinés à l'exportation », explique-t-elle. La démonstration est déjà en cours, une usine après l'autre.
Un continent qui commence à s'aligner
Le projet commercial le plus ambitieux du continent, la Zone de libre-échange continentale africaine, lui inspire un optimisme prudent. Son architecture, estime Doherty, est « orientée dans la bonne direction » pour répondre aux besoins d'un fabricant textile ouest-africain : calendriers tarifaires, règles d'origine et système panafricain de paiement transfrontalier d'Afreximbank, le PAPSS, convergent vers le même objectif.
La destination qu'elle décrit est saisissante : du coton cultivé dans un pays africain, filé et tissé dans un deuxième, vendu dans un troisième, avec des règles prévisibles et des paiements fluides tout au long du parcours. Ce système n'existe pas encore à grande échelle. Mais, au fil de l'entretien, il ne ressemble plus à une aspiration. Il prend la forme d'un calendrier.
Les vingt mille emplois nouveaux du Bénin, la part croissante de coton transformé dans le pays et ses vêtements désormais vendus en Europe ne racontent pas encore toute l'industrialisation africaine. Mais ils prouvent, insiste Doherty, que cette histoire est réelle, qu'elle peut être reproduite et que la seule question encore ouverte est celle de la vitesse.
À propos de Mme Oluranti Doherty
Mme Oluranti Doherty est directrice générale du développement des exportations à Afreximbank. Elle y supervise le financement des exportations dans l'industrie manufacturière, l'agro-industrie, les industries extractives, les parcs industriels et les zones économiques spéciales. Elle possède plus de vingt ans d'expérience dans le financement de projets, l'analyse du crédit et le conseil en politique industrielle. Parmi les opérations récentes figurent un mécanisme de préparation de projets de 1 milliard de dollars avec Shelter Afrique et une ligne de financement de 15 millions de dollars destinée aux PME des chaînes de valeur exportatrices du Zimbabwe. Membre de l'ICAN, elle a étudié à l'IMD de Lausanne, à l'université de Leicester et à l'université Olabisi-Onabanjo.