Afrique: Mes Humeurs - L'art ou le goût du public ?

5 Septembre 2026

Il est des soirs où une scène raconte bien davantage que le spectacle qui s'y déroule, où les gradins, à eux seuls, deviennent un commentaire, presque une parole, les exemples ne manquent pas. Celui d'Angélique Kidjo, à l'amphithéâtre de Carthage, en aura été un. C'était pourtant une belle promesse, pour sa première prestation dans ce lieu mythique, la chanteuse béninoise, icône panafricaine et quintuple lauréate des Grammy Awards, avait toutes les raisons de croire à une rencontre exceptionnelle avec le public tunisien. Mais les gradins sont restés clairsemés, une image quelque peu cruelle pour une artiste qui, durant deux heures, allait offrir une véritable leçon de générosité.

Kidjo était venue avec Hope ! Un album placé sous le signe de l'espérance et dédié à la mémoire de sa mère disparue, le deuil, expliquait-elle, avait fait naître en elle le besoin de transformer la douleur en espérance. Belle manière, peut-être, de dire que la musique n'efface pas la perte, mais qu'elle peut lui donner une autre forme : celle du partage, de la mémoire, de la vie qui continue. Et de vie, il y en eut sur la scène de Carthage.

Avec Malaika, elle rendit un hommage vibrant à Miriam Makeba, autre immense voix de l'Afrique, puis vint Superwoman, dédié aux mères, à leur courage, à leurs combats silencieux ; Pata Pata et Jerusalema achevèrent de libérer la salle. Kidjo chantait, dansait, échangeait avec le public, dans une communion joyeuse ; elle semblait ignorer les gradins dépeuplés et répondre à leur absence par un surcroît de présence. Mais cette absence, précisément, n'a pas manqué de faire parler ; dans le Landerneau de la culture, une question est revenue : qui choisit les artistes d'un festival ? Et pour qui les choisit-on ?

La question n'est pas nouvelle, elle revient, obstinément, au lendemain de chaque édition du Festival international de Carthage et de bien d'autres festivals internationaux. Faut-il programmer ce que l'on sait susceptible d'attirer les foules, ou ce que l'on estime nécessaire de faire découvrir ? Faut-il suivre le goût du public ou contribuer à le former ?

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Je me souviens, à ce propos, d'un autre soir mémorable de 1994 à Carthage. Nusrat Fateh Ali Khan, le maître incontesté du qawwalî, le chant soufi, était au sommet de sa gloire. Et pourtant, lui aussi s'était produit devant un amphithéâtre quasiment vide. Une situation difficile à comprendre lorsqu'on sait que, dans le même festival, des chanteurs de moindre envergure (pour être tolérant) avaient joué à guichets fermés.

Alors, que vaut un public nombreux? Est-il nécessairement le signe de la qualité d'un spectacle ? Et, inversement, des gradins peu garnis signifient-ils que l'artiste n'était pas à la hauteur ? Évidemment non. Mais un festival ne peut pas non plus vivre dans l'indifférence de son public, il lui faut remplir ses gradins (ou salles) équilibrer ses comptes, séduire, fidéliser. C'est sa réalité. Seulement, une institution culturelle digne de ce nom ne devrait-elle pas avoir également pour ambition de faire découvrir ce que le public ne connaît pas encore ?

Car si l'on ne programme que ce qui est déjà populaire, comment espérer élargir et enrichir la culture ? Le public vient voir ce qu'il connaît, et le festival lui sert ce qu'il attend. Le cercle est parfait, terriblement fermé. Et... désespérément stérile.

Le cas Kidjo, comme celui de Nusrat Khan et comme tant d'autres, est de ce point de vue peut-être moins un échec qu'un symptôme. Celui d'une artiste mondialement reconnue qui semble encore peu connue chez nous ; celui aussi d'un public qui peut ignorer des voix majeures de la musique mondiale tout en se précipitant vers des spectacles dont la notoriété tient parfois davantage à la médiatisation (de plus en plus conquérante dans nos festivals) qu'à la valeur artistique. Alors, au fond, la question demeure, année après année : faut-il privilégier l'art ou le goût du public ? Peut-être faudrait-il refuser de choisir. Après tout, le rôle de la culture n'est-il pas aussi de nous surprendre ?

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