La Semaine de l'apprentissage numérique s'est ouvert ce 8 septembre 2026 à Paris. Plus de 25 ministres de l'Éducation, dont dix africains, ont adopté à cette occasion une déclaration encadrant l'usage de intelligence artificielle dans les salles de classe. À la veille de l'ouverture de cette réunion à l'Unesco, RFI a rencontré Shingai Manjengwa, l'experte zimbabwéenne chargée de donner le ton des débats.
Crâne rasé, large sourire, Shingai Manjengwa parle d'intelligence artificielle sans chercher à impressionner. « Je ne cherche pas à vous éblouir avec mes acrobaties mathématiques, sourit-elle. Je veux vraiment que vous puissiez comprendre l'IA comme si nous étions assis autour d'un feu ».
C'est de cette image qu'est né le nom de son entreprise, Fireside Analytics. Scientifique des données de formation, elle l'a créée bien avant que ChatGPT n'entre dans les conversations quotidiennes, avec l'ambition de rendre ces technologies accessibles « des salles de classe jusqu'aux cabinets ministériels ».
Aujourd'hui responsable de l'éducation à l'IA au sein de Mila, l'Institut québécois d'intelligence artificielle, elle ouvre la Semaine de l'apprentissage numérique de l'Unesco avec une question : l'IA sera-t-elle « une impulsion ou un électrochoc » pour l'éducation ?
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Apprendre à manier l'IA comme l'électricité
Pour Shingai Manjengwa, nos sociétés ont déjà connu l'arrivée d'une technologie puissante qu'il a fallu apprendre à maîtriser : l'électricité. « Nous avons appris à la diffuser dans nos communautés et à l'utiliser sans danger, dans des cultures, des langues et des pays différents. Avec l'intelligence artificielle, nous devons à nouveau gouverner, réglementer, mais aussi éduquer les populations afin qu'elles puissent utiliser cette technologie en toute sécurité », affirme-t-elle.
L'appel aux garde-fous intervient au lendemain de l'avertissement lancé par le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, Volker Türk, selon lequel une IA avancée pourrait représenter un « risque existentiel pour l'humanité ».
Mais les premiers dangers sont déjà là, rappelle Shingai Manjengwa. Les modèles peuvent produire des réponses fausses avec l'apparence de la certitude et reproduire les biais contenus dans leurs données d'entraînement. « Si une IA n'a appris qu'à partir d'images de personnes à la peau claire, elle peut ne pas savoir représenter correctement une personne à la peau foncée », illustre-t-elle.
Lorsqu'elle parle des jeunes, son avertissement devient plus direct : « L'intelligence artificielle peut halluciner et donner des réponses erronées. Ce n'est pas votre amie, elle n'a pas de conscience : ce sont des mathématiques. »
Alors que les dirigeants africains réfléchissent aux bénéfices économiques de ces outils, elle ajoute : « Nous devons d'abord former les jeunes à leur utilisation avant de les placer entre leurs mains. »
Aider un professeur face à 50 élèves
Shingai Manjengwa, née au Zimbabwe, a vécu en Afrique du Sud et étudié aux États-Unis avant de s'installer au Canada. Ce parcours nourrit son regard sur la place du continent dans cette révolution technologique. « Quand j'observe les conversations sur l'IA au Canada, je pense immédiatement à ce qui se passe en Afrique », confie-t-elle.
Elle insiste sur les progrès déjà accomplis, notamment à travers le Deep Learning Indaba, qui rassemble des spécialistes africains de l'intelligence artificielle, et les recherches consacrées aux langues du continent. « Tout le monde doit avoir une place à la table de l'IA, lance-t-elle. Cette technologie peut stimuler les économies et créer des emplois. Mais nous sommes encore en train d'apprendre : réunir tout le monde autour de la table permet de développer les politiques et les technologies de manière plus équitable ».
Dans les écoles africaines, l'IA pourrait d'abord épauler les enseignants. « Imaginez un professeur face à 50 élèves : certains peinent encore avec les multiplications, tandis que d'autres sont déjà passés aux puissances. Un outil d'intelligence artificielle pourrait l'aider à préparer des cours, des examens et des exercices adaptés aux différents niveaux. Ce serait une utilisation qui renforcerait véritablement ses capacités », imagine-t-elle.
Elle raconte aussi l'histoire de sa mère, scolarisée dans une zone rurale du Zimbabwe : « Son école ne possédait pas de laboratoire. Les élèves apprenaient la chimie dans les livres. Ils lisaient que, pendant un titrage, le liquide devait devenir rose. Ils réussissaient l'examen, mais ils n'avaient jamais vu cette couleur apparaître. » Dans ce type de classe, poursuit-elle, des images produites par l'IA pourraient rendre visible une expérience jusque-là inaccessible, sans toutefois remplacer l'enseignant.
Cette promesse se heurte cependant aux réalités matérielles. L'accès aux modèles les plus performants peut coûter une vingtaine de dollars par mois. « Si nous voulons que tout le monde dispose de modèles d'un même niveau de sophistication, le prix devient un obstacle », relève Shingai Manjengwa.
À cela s'ajoutent les difficultés d'accès à l'électricité et à Internet. « Tous ces outils en dépendent. Mais l'Afrique a progressé. Nous sommes à un moment particulier : nous pouvons entrer dans cette révolution et élaborer des stratégies à long terme, adaptées à l'énergie dont nous disposons et à nos besoins futurs », positive Shingai Manjengwa.
Un ChatGPT qui parle plusieurs langues africaines ?
Reste une question décisive : celle des langues et des savoirs africains. Les grands modèles ont été développés principalement en anglais et comprennent encore mal de nombreuses langues du continent, leurs dialectes et leurs nuances.
Le shona est la langue maternelle de Shingai Manjengwa. Elle teste régulièrement les outils d'IA ChatGPT et Claude dans cette langue : « Ils progressent, mais ils font encore beaucoup, beaucoup d'erreurs. »
Former davantage de spécialistes africains permettrait de mieux intégrer les langues, les programmes scolaires et les contextes locaux. Mais l'experte pose aussitôt une question plus sensible : est-ce bien tout ce que l'Afrique souhaite ? « Si votre langue, vos enseignements ou vos récits sont sacrés, voulez-vous réellement les mettre à disposition ? Et que deviennent ensuite les données ? Si nous utilisons le shona, nos cultures et nos croyances pour entraîner ces modèles, puis que toutes ces informations repartent vers OpenAI, Anthropic ou Google, ne confions-nous pas une nouvelle fois ce qui a de la valeur pour l'Afrique à des acteurs extérieurs ? », s'interroge la spécialiste.
Des solutions techniques permettent de conserver les données localement ou d'adapter des modèles ouverts sans tout transmettre, assure-t-elle. Mais le choix ne peut pas être abandonné aux seules entreprises : les communautés et les pouvoirs publics doivent décider quelles connaissances peuvent être partagées, avec qui et dans quel but.
Plusieurs pays africains, dont le Zimbabwe et le Kenya, disposent déjà de stratégies nationales sur l'intelligence artificielle. « Les grands thèmes sont là : la sûreté, la sécurité, l'éducation. Maintenant, il faut passer à l'exécution », insiste Shingai Manjengwa.
Les ministres réunis à l'Unesco ont adopté ce 8 septembre 2026 une déclaration affirmant que l'usage de l'IA dans l'éducation doit rester une décision publique, soumise à la transparence et au contrôle démocratique.
Mais pour l'experte, une déclaration ne suffira pas : les gouvernements doivent construire de véritables filières de formation, de l'école à l'université, et financer ceux qui formeront la prochaine génération de spécialistes africains de l'IA. « Tout jeune Africain qui souhaite étudier l'apprentissage automatique devrait pouvoir obtenir immédiatement une bourse, s'il a les capacités de suivre cette formation », conclut-elle.