Derrière les éclats de rire dans les couloirs de la communauté de l'Arche, une angoisse pèse : les enclos à l'arrière des bâtiments se sont vidés. Immersion au sein l'unique havre pour personnes frappées de handicap intellectuel, en quête de fonds pour relancer ses activités agropastorales et rompre le cercle vicieux de la dépendance.
À Bouaké, l'Arche prend l'eau : l'élevage s'est arrêté, asphyxié par le manque de moyens financiers. Au lever du jour, ce 18 juillet, la brume matinale s'effiloche sur les toits de tôle. Une lumière cuivrée vient lécher la latérite ocre et encore froide de la cour. C'est l'heure où les premiers éclats de rire s'élèvent, balayant la lourdeur du monde extérieur. Ici, dans ce havre posé comme un défi à l'indifférence, le handicap n'est pas une fatalité, il est un langage.
La communauté de l'Arche, unique structure en Côte d'Ivoire qui accueille à vie les personnes ayant une déficience intellectuelle depuis 1974, prend en charge 138 âmes blessées mais debout. Pourtant, en cette mi-juillet, une ombre invisible s'est glissée derrière les sourires candides des pensionnaires, ceux qu'on surnomme les « accueillis » : le silence criant des pondeuses et des poulets de chair.
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Autrefois, ces volailles rythmaient de leurs caquètements et leurs battements d'ailes le quotidien des résidents, créant une belle animation dans le centre. L'arrêt total des activités avicoles depuis bientôt un an, a tari la source de l'autonomie financière du centre, transformant les enclos en un cimetière de broussailles.
C'est la première nouvelle qui est donnée à tout nouveau visiteur qui franchit le portail de ce centre sis au quartier N'Dakro. Ici, c'est un cri du coeur collectif. « Vous êtes là pour un reportage, mais on ne sait jamais, peut-être que vous allez nous aider (rires). On a vraiment besoin d'aide financière pour relancer notre ferme et continuer à nous occuper dignement de nos pensionnaires », plaide sans ambages Célestin N'Goran, le directeur de l'Arche, arrivé il y a seulement un an.
Sa collaboratrice, Blandine Ahizi, coordinatrice des activités de jour et membre de l'équipe dirigeante de l'Arche depuis huit ans, donne plus de détails : « C'est depuis le mois d'août 2025 que notre activité d'élevage s'est arrêtée. Et si la ferme reste fermée encore longtemps, ce n'est pas sûr qu'on puisse continuer notre mission », alerte-t-elle.
L'enjeu est vital : « Il y a 31 pensionnaires qui vivent ici à l'Arche. A l'externat, il y a une quinzaine de personnes, qui viennent chaque jour participer aux activités que nous menons dans nos ateliers. Enfin, nous avons des équipes qui visitent régulièrement les familles où il y a un cas, à Bouaké et environs. Elles sont, au total, 92. Nous les soutenons en médicaments, en vivres et non vivres, en conseil psycho-social et en activité d'éveil. Ceux qui vivent ici à l'Arche sont pris en charge à vie. Les revenus de la ferme nous aidaient énormément ».
Le ballet des âmes d'enfants
Avant de nous conduire sur les vestiges de cette activité essentielle à l'Arche, nos hôtes nous guident dans une courte visite du foyer Akunudjuèlika ("cadre paisible" en langue locale). C'est le premier des quatre foyers que compte le centre. Aujourd'hui, samedi, les ateliers socioprofessionnels et occupationnels sont fermés. Au programme ce jour : une visite au foyer Jeune Viateur, une auberge située à quelques kilomètres.
L'ambiance est paisible et animée. Des adultes et des enfants porteurs de handicap mental partagent leur quotidien avec des assistants sociaux, des éducateurs et des bénévoles dévoués. Ici, les rôles s'effacent. Qui est l'aidant ? Qui est l'aidé ? La frontière est poreuse. Une vie en communauté pour « briser les liens de la stigmatisation et permettre aux pensionnaires de gagner en autonomie », comme le souligne Marie Ange N'Guessan, la responsable du foyer.
Chemise manches longues soignée, pantalon denim assorti, Abdoul, le plus jeune des pensionnaires, arrivé récemment, s'est endimanché pour la sortie. Il termine à peine le petit déjeuner : café au lait, pain beurre. A présent, il attend avec impatience l'heure de départ. Sous la véranda, le temps semble avoir suspendu son vol pour laisser place à la symphonie des petits riens.
L'horloge égrène ses minutes, mais ici, tout se compte en battements de coeur. Dès notre arrivée à l'entrée du bâtiment principal, deux résidents se précipitent pour nous réserver un accueil d'une chaleur débordante. Les visages s'illuminent de larges sourires, les mains s'agrippent spontanément, les rires se répandent. Pas de distance, pas de méfiance.
Pour ces deux « accueillis », la venue de visages inconnus est une fête, l'assurance que le monde extérieur ne les a pas effacés de sa mémoire. « Ils sont toujours accueillants et sympathiques avec les visiteurs. Ils n'ont pas peur de vous et veulent que vous n'ayez pas peur d'eux non plus », rassure Marie Ange N'Guessan.
A pas lourds mais sûrs, les bras presque immobiles le long du corps, un pensionnaire nous suit pendant la visite. Après une minute de marche, il marque un arrêt. Ses genoux sont légèrement fléchis, ses pieds écartés et ses mains s'agitent par vagues régulières tandis que ses doigts s'effleurent dans un rythme qui lui est propre.
D'un regard intense, il fixe un point invisible sur le mur granuleux pendant plusieurs secondes avant de laisser un grand sourire asymétrique illuminer son visage songeur. Et, une fois encore, il serre la main à tout le monde en riant. « Faut me saluer, faut me saluer (rires) », dit-il amusé.
« En général, leur intelligence n'excède pas celui d'un enfant de huit ans. Et donc, il faut beaucoup d'amour, de patience et de tolérance pour les gérer au quotidien. Nous essayons de créer un environnement qui soit le plus proche du cadre familial. Il faut aussi préciser qu'ils ne sont pas à confondre avec les malades mentaux. Eux, ils ont une déficience intellectuelle avec laquelle ils sont nés. Certains les appelle "attardés" ou "idiots", mais ce sont des termes proscrits car ils sont réducteurs », insiste Tardy Kouamé, assistante sociale.
La magie de cette scène est instantanément rompue par un silence immobile. A quelques pas, assise à même le sol pavé, devant la chapelle, Binta a choisi l'isolement thérapeutique de la nature. Les yeux fermés, le visage offert au ciel, elle prend un bain de soleil réparateur, buvant la chaleur matinale encore douce pour apaiser les tensions de son corps. C'est sa routine. « Elle a souvent des douleurs aux articulations ainsi qu'au niveau de ses jambes. Les raisons : la maladie et l'âge, car c'est la doyenne d'âge de tous les résidents. Elle doit avoir 60 ans. Quand elle fait cela tous les matins, ça lui fait beaucoup de bien », explique Marie Ange N'Guessan.
A côté, dans la pénombre du salon où flottent une odeur de cire et des boiseries patinées, une bulle de tranquillité s'est cristallisée. Quatre résidents, installés côte à côte dans de vieux fauteuils recouverts d'un tissu fauve au rembourrage affaissé, partagent une complicité silencieuse devant l'écran de télévision. Le volume bas susurre des histoires lointaines, mais c'est leur entente muette qui s'exprime : un doigt pointe une image animée, et trois têtes hochent en choeur. Pour ces esprits singuliers, ce moment est une ancre rassurante.
Les traces de l'espoir éteint
Mais, les sourires les plus lumineux ne suffisent pas à masquer les inquiétudes. Pour comprendre le drame secret de l'Arche, il faut quitter les foyers et suivre les pas de Blandine Ahizi. Cette femme porte la mémoire des jours glorieux du centre. Elle rajuste son foulard et nous guide vers l'arrière de la concession. À mesure que nous marchons, les rires s'estompent, remplacés par un calme lourd.
« C'est ici que tout s'est arrêté...», marmotte-t-elle dans un long soupire. Elle a les yeux rivés sur une rangée de structures en béton coiffées de tôles et bordées de longs grillages. Les cinq enclos de poulets sont vides. Le spectacle serre le coeur. Les grillages qui, autrefois, vibraient des cris de centaines de volailles sont colonisés aujourd'hui par des lianes sauvages.
À l'intérieur des boxes, là où les résidents venaient nourrir les volailles sous la supervision de Blandine, une herbe haute et drue a poussé à travers les fissures du ciment, effaçant toute trace de vie animale. Mangeoires, abreuvoirs, pondoirs... tout est en lambeaux, livré aux termites.
« Nous élevions des centaines de pondeuses et des poulets de chair et produisions des oeufs. Ces produits et les légumes de nos champs nourrissaient la communauté et la vente du surplus couvrait jusqu'à 30 % de nos charges. Nos oeufs étaient réputés les meilleurs de toute la ville de Bouaké. Mais aujourd'hui, nous achetons tout au prix fort sur le marché. Nous brûlons notre maigre trésorerie dans la nourriture. C'est dur », s'afflige Blandine.
Puis, elle pousse une porte en bois qui gémit sur ses gonds rouillés. Un nuage de poussière s'élève. « Regardez ces mangeoires, elles sont sèches depuis des mois. Faute de fonds pour acheter de nouveaux poussins et le matériel manquant, nous avons dû regarder la brousse reprendre le dessus », dépeint-elle. Et elle poursuit : « C'est vrai que la ferme était une source de revenu, mais c'était surtout un lieu de travail contribuant à la resocialisation et à l'autonomie de nos pensionnaires. Il faut la ressusciter, surtout que nous continuons à recevoir les demandes d'accueil », implore-t-elle.
Même si l'activité agricole, quant à elle, se poursuit, elle a toutefois besoin d'un appui en matériel. « Il nous faut des bottes, des dabas, des machettes et des intrants pour booster l'activité », liste Blandine.
Pour le directeur de l'Arche, la situation difficile que vit la ferme n'est pas seulement un échec financier, c'est un crève-coeur humain : « Quand un pensionnaire, autiste ou hyperactif, passait sa matinée ici à retourner la terre ou nourrir les poulets, il canalisait toute son énergie et la nature le guérissait. Aujourd'hui, enfermés entre quatre murs, on sent qu'il leur manque une partie de leur équilibre. C'est une double peine pour eux et pour nous ».
20 millions de F Cfa pour redevenir autonome
Quitter les enclos déserts pour la froideur d'un bureau, c'est passer d'une époque glorieuse éteinte à la dure réalité des chiffres. Là où les animaux ont disparu, les lignes de compte, elles, se teintent de rouge. Dans son bureau, entouré de ses collaboratrices, Célestin N'Goran laisse échapper un soupir d'embarras devant ses notes. Son regard vide trahit l'angoisse d'un capitaine qui voit la tempête approcher, mais impuissant face à ses voiles déchirées.
« Si cette situation perdure, notre quotidien sera bientôt difficile, car nous sommes amputés d'au moins 30% de nos revenus. Et ça a même déjà commencé. Je voudrais préciser que la situation de la ferme n'est pas due à de la négligence ou à une mauvaise gestion financière, elle a été causée par des facteurs qui ne dépendaient pas de nous », lâche-t-il. Il aligne alors les vérités techniques qui ont condamné la ferme.
En effet, plusieurs bandes de pondeuses ont été décimées par la maladie. Ces pertes, auxquelles s'ajoute la mévente progressive des produits, ont contraint l'activité à l'arrêt. « On a pris du plomb dans l'aile avec ces pertes successives. Le capital a été touché et on n'avait plus rien pour investir dans l'activité. Une chose est sûre, nous avons tiré les enseignements. Le premier est que nous devons faire former nos agents à de meilleures techniques de production », affirme-t-il.
A l'en croire, un plan de relance s'évaluant à une vingtaine de millions de F Cfa a été élaboré. « Pour relancer notre ferme, il nous faudra au moins 20 millions. Cela prend en compte la réhabilitation et l'équipement des cinq bâtiments ainsi que l'achat des poussins et la prise en charge du personnel sur une production de deux ans. On n'attend plus que les financements pour retrouver notre autonomie », espère-t-il.
L'action de l'Arche de Bouaké va au-delà de la charité, elle recrée l'humain. Mais aujourd'hui, ce miracle quotidien ne tient plus qu'à un fil. Dépendant fortement des subventions internationales, de l'aide de l'Etat et de la générosité de bonnes volontés, fluctuantes et parfois incertaines, le centre s'épuise. Sans un sursaut pour ressusciter l'activité avicole et booster les cultures maraichères, ce modèle unique d'inclusion sociale risque de s'éteindre. Les résidents rient et chantent encore pour conjurer le sort, mais la ferme, elle, attend toujours ses poussins.
Des ateliers à bout de souffle
Au-delà du silence pesant de la ferme abandonnée, c'est l'ultime refuge des résidents qui menace aujourd'hui de céder sous le poids des années et de l'étroitesse du budget. Au-dessus du grand bâtiment qui abrite les ateliers de perlage, de confection et de couture, la toiture fatiguée, criblée de trous, transforme chaque pluie en une opération de sauvetage.
Les éducateurs doivent courir pour déplacer les tables, installer des bassines et protéger les précieux pagnes colorés de la moisissure, dépeint Blandine Ahizi, coordinatrice des activités de jour à l'Arche. Le calvaire des pensionnaires s'aggrave dès que l'orage éclate à l'extérieur. Les systèmes d'évacuation des eaux pluviales sont totalement défaillants.
Faute de gouttières fonctionnelles et de canaux de drainage adaptés le long de la clôture, les eaux de pluie ne s'écoulent pas : elles s'accumulent, refluent et finissent par stagner au seuil et souvent à l'intérieur même des ateliers. Des défaillances à l'origine d'une humidité rampante et permanente qui s'attaque aux fondations des murs.
Pour couronner ce tableau difficile, la poussière fine s'infiltre partout, grippant les rouages des quelques machines à coudre encore en état de marche. « La majorité de nos machines à coudre sont hors d'usage, presque toutes rouillées. Il faut tout le temps aller à la réparation, ce qui nous prend plus d'argent que nous n'en produisons. Il nous faut de nouvelles machines. Cette situation dure depuis quelques années déjà », précise Blandine Ahizi. A l'en croire, les besoins de réhabilitation et d'équipement des ateliers s'élèvent à environ 15 millions de F Cfa.
A la détresse matérielle, s'ajoute un obstacle humain de taille : le besoin de formation technique des bénévoles et des assistants. En effet, si leur dévouement et leur tendresse envers les pensionnaires sont indiscutables, la bonne volonté ne suffit plus face à la complexité des métiers du centre.
« Il nous faut aussi former nos bénévoles. C'est un lieu de transformation non seulement pour les malades, mais pour nous-mêmes les travailleurs. Et tout ça demande de l'argent. Ce que nous recevons de l'international et l'aide de l'Etat sont largement insuffisants », explique notre hôte.
Briser le tabou de l'abandon et de l'infanticide
C'est le secret le plus sombre et le plus douloureux des zones rurales et même urbaines en Côte d'Ivoire. En effet, dans l'imaginaire de certaines communautés, la naissance d'un enfant atteint de déficience intellectuelle ou de paralysie cérébrale reste perçue comme une malédiction ou l'incarnation d'un « esprit-serpent ».
Pour s'en débarrasser, l'horreur franchit parfois le cap de l'infanticide rituel, où l'enfant est abandonné au bord d'un fleuve ou « accompagné » c'est-à-dire empoisonné en secret. Face à la peur du qu'en-dira-t-on et à la pression des traditions, d'autres parents choisissent une option moins violente, mais tout aussi traumatisante : l'abandon pur et simple dans les rues ou à l'Arche.
En effet, derrière les murs de cette communauté, on ne soigne pas seulement les corps et le mental, on panse aussi les plaies de la superstition. Blandine Ahizi, responsable des activités de jour du centre, dit constater une hausse inquiétante du nombre d'enfants déposés souvent anonymement. Des familles, épuisées et brisées par le regard de la société, s'enfuient dans l'espoir que l'Arche effacera leur secret.
Le message des responsables de l'Arche est pourtant clair, direct et sans concession : « Un enfant ayant un handicap mental n'est pas un démon, c'est un être humain qui a besoin de soins, d'amour et de protection. S'en débarrasser, c'est détruire une partie de notre propre humanité », martèle Blandine Ahizi.
Et le directeur, Célestin N'Goran, d'ajouter : « Notre centre n'a pas vocation à se substituer aux familles, mais à marcher à leurs côtés. Tuer ou abandonner son sang n'est plus une fatalité dictée par la tradition ; c'est un crime contre la vie ».
Son autre plaidoyer est qu'il y ait encore d'autres communautés comme l'Arche dans les différentes villes du pays, car « le besoin est énorme ». Mais, suggère-t-il, ces projets doivent être portés par le gouvernement ou les collectivités afin d'en assurer une meilleure coordination.