Le 10 septembre 2026, l'Algérie a franchi le pas que plusieurs capitales jugeaient encore improbable : la rupture unilatérale de ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis. L'ambassadeur émirati a reçu un délai de 48 heures pour quitter Alger et l'espace aérien a été fermé aux appareils militaires et civils émiratis, les vols commerciaux vers Alger étant toutefois maintenus jusqu'à fin 2026.
Grosse friture diplomatique sur l'axe Alger et Abu d'Abi. Le président Abdelmadjid Tebboune justifie la décision par «la multiplication des agissements provocateurs ou hostiles» d'Abou Dhabi, après avoir, dit-il, «épuisé toutes les voies permettant de préserver les relations bilatérales ». La diplomatie émiratie a déclaré espérer que la mesure serait « temporaire ».
La rupture consacre une longue dérive. Le ton est monté ces derniers mois, Tebboune dénonçant un « État minuscule » à l'« impact très négatif » et affirmant : « Là où ils mettent le pied, le sang coule. » Alger accuse Abou Dhabi d'ingérence dans ses affaires, mais aussi de déstabilisation régionale : soutien historique au maréchal Khalifa Haftar en Libye, appui aux Forces de soutien rapide (FSR) au Soudan, accusées de manière crédible de graves violations des droits humains, et blanchiment de l'or sahélien transitant par Dubaï, qui alimenterait une économie parallèle finançant des groupes armés.
Le trafic entre Bamako et Dubaï, où seuls les premiers 50 kilos mensuels d'or exportés sont taxés à leur départ du Mali, illustre la dimension « argent sale » des accusations. Abou Dhabi dément systématiquement. Reste que, selon Geoff Porter, du cabinet North Africa Risk Consulting, l'Algérie « s'efforce de préserver un semblant de stabilité au Sahel et au Sahara, et les Émirats oeuvraient directement contre cet objectif ».
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Octobre 2024, les câbles diplomatiques entre Abu Dhabi et Alger ne soufflaient pas du soufre. Le président Abdelmadjid Tebboune avait en son temps passé un coup de fil au président des Émirats Arabes Unis, Cheikh Mohammed ben Zayed Al Nahyan pour lui témoigner son engagement à oeuvrer au raffermissement des relations entre les deux pays.
La Mauritanie, partenaire pivot joue la neutralité positive et responsable
C'est du côté de Nouakchott que la rupture crée la situation la plus délicate. La Mauritanie a fait des Émirats son partenaire «le plus structurant » : investissements dans l'aéronautique, l'urbanisme, l'énergie, proximité personnelle entre le président Ghazouani et Mohamed ben Zayed, avec le cheikh Abdallah Ben Bayyah, Mauritanien résidant aux Émirats, comme ambassadeur officieux sans oublier que sur le plan militaire, en 2016, Abou Dhabi avait créé une académie militaire pour former les officiers du défunt G5 Sahel.
Or Nouakchott cultive une doctrine de « neutralité positive » : ami de tous, allié de personne. Elle navigue entre Alger, Rabat, Abu Dhabi, Moscou et Pékin, refuse les logiques de blocs et maintient ses ponts commerciaux avec Bamako malgré les tensions récurrentes (incursions transfrontalières, soupçons maliens sur le camp de réfugiés de Mbera).
La rupture place ce modèle sous tension. D'un côté, Alger renforce son axe sud : route Tindouf-Zouérate, postes frontaliers permanents, coopération sécuritaire. De l'autre, les Émirats disposent en Mauritanie d'un relais potentiel -- y compris sur le plan religieux, où Abu Dhabi a déjà fait fermer des organisations jugées proches des Frères musulmans. Nouakchott ne peut ni froisser Alger, avec qui elle partage 460 kilomètres de frontière et des intérêts sécuritaires vitaux, ni rompre avec son bailleur émirati. Son équilibre devient un exercice de funambule : toute surenchère entre les deux puissances la menace d'être perçue, par l'une ou l'autre, comme un arrière-base adverse.
Le coeur du contentieux se situe dans le Sahel. Depuis le retrait français et l'éclatement du G5 Sahel, Abou Dhabi a tissé sa toile auprès des régimes de l'Alliance des États du Sahel (AES) : coopération militaire signée avec Bamako dès 2019, livraison de blindés, tournées ministérielles, promesses d'investissements, humanitarisme structurant. Les Émirats fournissent la logistique et financent la Force unifiée de l'AES (5 000 hommes) inaugurée en décembre 2025; la Russie fournit la protection, la Turquie les drones et la formation. Pour Alger, qui a toujours prôné des solutions politiques (accords d'Alger de 2015) contre toute ingérence militaire étrangère, cette pénétration est une double injure stratégique et idéologique.
Un Sahel déjà saturé de rivalités
Pour les pays de l'AES, la rupture est un cadeau tactique et un risque stratégique. Tactique, car elle accrédite leur narratif de souveraineté et rapproche leurs agendas de ceux d'Abou Dhabi, désormais ennemi déclaré de l'Algérie. Risque, car le front algéro-émirati risque de se déporter sur leur territoire : course aux bases, guerre informationnelle, pressions pour choisir un camp. L'exemple soudanais montre comment un pays voisin peut être aspiré dans une guerre par procuration. L'enjeu n'est pas seulement sécuritaire : financier aussi. L'Algérie vient de sortir de la liste grise du GAFI (juin 2026) après des années d'efforts contre le blanchiment, succès qu'elle entend consolider en traquant l'argent sale de la région -- dont une partie transite, selon elle, par les circuits dubaïotes. La rupture lui donne un argument pour internationaliser ce combat, au risque de transformer la guerre des trésors en guerre des régulateurs.
Plusieurs facteurs plaident pour une glaciation plutôt qu'une escalade. L'Algérie n'a pas rompu avec l'Arabie saoudite ni le Qatar, ce qui limite l'effet de bloc dans le monde arabe. Les intérêts économiques sont réciproques : l'Algérie est un marché de 45 millions d'habitants et un hub vers l'Afrique qu'Abou Dhabi ne peut sacrifier durablement. Enfin, ni Alger ni Abou Dhabi n'a intérêt à ce que le front se déplace vers la Libye, où leurs protégés respectifs pourraient entrer en collision directe.
Mais la logique des blocs est en marche. Si l'Algérie transforme sa rupture en doctrine et si les Émirats consolident leur axe avec l'AES, le Sahel deviendra le théâtre de rivalités interposées où la Mauritanie, seul État à avoir évité la contagion sécuritaire, paierait le prix fort d'une polarisation qu'elle n'a pas choisie. La rupture du 10 septembre n'est peut-être que temporaire, comme l'espère Abou Dhabi. Elle est en tout cas révélatrice : le contentieux algéro-émirati n'est plus un différend bilatéral, c'est désormais un facteur structurant de l'ordre régional.