Maroc: Santé au pays - Des centres flambant neufs, mais qui pour y travailler ?

14 Septembre 2026

Quinze centres de santé primaires viennent d'ouvrir leurs portes dans six régions du Royaume. Une nouvelle indéniablement positive, qui replace pourtant au coeur de la réforme sanitaire l'équation la plus délicate à résoudre : celle des femmes et des hommes chargés d'y exercer.

Le Maroc poursuit la construction de sa nouvelle carte sanitaire. Le 8 septembre, quinze établissements de soins de santé primaires ont été inaugurés à Casablanca-Settat, Guelmim-Oued Noun, Béni Mellal-Khénifra, dans l'Oriental, à Tanger-Tétouan-Al Hoceïma et à Marrakech-Safi. Réhabilités, rééquipés, présentés comme la vitrine d'une nouvelle génération de structures de proximité, ils sont censés couvrir plus de 375.000 habitants.

Sur le papier, l'ordonnance impressionne. Dans la réalité du terrain, elle appelle un diagnostic plus sévère. Le système de santé marocain a longtemps souffert d'un déficit de murs, de scanners et de lits. Ce chapitre-là se referme progressivement. Reste l'autre, plus tenace : disposer partout, et dans la durée, de médecins, d'infirmiers, de sages-femmes, de techniciens et de spécialistes capables de convertir la pierre en soins effectifs.

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Un centre peut afficher toute la modernité voulue, façade repeinte, climatisation, équipement de dernière génération. Si le patient patiente des heures ou parcourt des dizaines de kilomètres pour croiser le spécialiste qu'il cherche, l'inauguration aura été une réussite. La mission, elle, attendra encore un peu.

Quinze centres, cinquante blouses

Le rapprochement des chiffres mérite qu'on s'y arrête. Pour desservir une population potentielle de 375.677 personnes, le ministère annonce la mobilisation de 50 professionnels de santé, chargés des consultations générales, des soins infirmiers, du suivi du diabète, de l'hypertension et des pathologies respiratoires, de la santé maternelle et infantile, de la santé scolaire, de la veille épidémiologique et des actions de santé mobile.

Personne ne prétend que cinquante personnes devront, seules, prendre en charge 375.000 Marocains : ces centres s'inscrivent dans un maillage sanitaire plus vaste, et la population couverte ne constitue pas une file d'attente permanente. Mais la juxtaposition des deux chiffres donne la mesure du chantier. Ouvrir un établissement est un événement. Le faire tourner correctement est une routine, chaque jour recommencée.

Il faut remplacer le praticien absent, entretenir le matériel, se réapprovisionner en médicaments, tenir les gardes, orienter les patients, gérer les rendez-vous, et éviter qu'une simple consultation de proximité ne devienne le premier maillon d'un pèlerinage vers l'hôpital provincial, puis régional, puis universitaire. Le Maroc connaît bien cette géographie à géométrie variable : plus la spécialité recherchée se raréfie, plus la route s'allonge.

La réforme monte d'un étage

Le chantier ne se résume plus à bâtir. Les Groupements sanitaires territoriaux doivent désormais réorganiser l'offre à l'échelle régionale, en articulant enfin planification, budget, ressources humaines et besoins réels. L'ambition est claire : sortir d'un système où établissements et effectifs ont trop longtemps évolué chacun selon sa propre logique.

C'est probablement là que se jouera l'essentiel de la partie. Le manque d'infrastructures se mesurait aisément : ici, pas d'hôpital, là, pas de centre de santé, ailleurs, pas de matériel. Le béton apportait une réponse visible à un déficit tout aussi visible. Le problème humain, lui, résiste davantage. On ne forme pas un spécialiste par appel d'offres, et aucune sage-femme ne sort d'un chantier munie des clés du bâtiment.

Le ministre de la Santé, Amine Tehraoui, l'a d'ailleurs reconnu lui-même : l'absence, pendant des années, d'une planification suffisamment anticipée des ressources humaines et des spécialités a engendré des déséquilibres structurels. Le nombre de spécialistes diplômés a certes progressé de 83% entre 2020 et 2025, et 1.204 spécialistes ont été affectés dans les régions en 2025. Mais des déficits persistent, notamment en médecine d'urgence, réanimation, épidémiologie, santé mentale et santé de la mère et de l'enfant. Le Maroc forme donc davantage. Il lui reste à former selon les besoins, à répartir plus finement et, surtout, à retenir.

Le code postal ne devrait pas faire office de diagnostic

C'est ici que la question sanitaire rejoint la question sociale. Dans une grande métropole, l'accès aux soins revient souvent à choisir entre plusieurs établissements publics et privés, laboratoires et cabinets. Dans certains territoires ruraux ou enclavés, le premier obstacle consiste encore à atteindre le lieu du soin, tout simplement.

Car la distance ne se mesure pas seulement en kilomètres. Elle se traduit en frais : transport, journée de travail perdue, prise en charge d'un parent âgé, garde des enfants, hébergement parfois. Une consultation théoriquement remboursée finit par générer, autour d'elle, toute une facture invisible. C'est pourquoi la proximité sanitaire ne se compte pas au nombre de centres inaugurés. Elle se vérifie à une question bien plus concrète : que trouve réellement le patient une fois la porte franchie ?

L'objectif national fixé pour 2030, atteindre 45 professionnels de santé pour 10.000 habitants tout en améliorant la gestion régionale des ressources, donne la mesure de l'effort à fournir. Mais une moyenne nationale a ce talent statistique particulier de réunir, dans la même salle d'attente imaginaire, Casablanca et le village reculé où personne ne patiente, faute de spécialiste sur place. L'enjeu tiendra donc autant au volume qu'à la répartition.

Après l'accès administratif, l'accès réel

La transformation du système de santé marocain repose sur plusieurs chantiers censés avancer de concert : couverture médicale, infrastructures, gouvernance territoriale, numérisation, financement et ressources humaines. Le risque serait de voir l'un distancer largement les autres. A quoi bon élargir la couverture si l'offre ne suit pas? A quoi bon rapprocher physiquement le centre de santé si certains actes continuent d'exiger un déplacement vers la grande ville ? A quoi bon un équipement moderne, immobilisé faute de personnel pour le faire fonctionner?

Ce ne sont pas des réserves sur l'investissement sanitaire, bien au contraire : plus le Maroc investit dans ses infrastructures, plus il devient impératif d'en garantir le rendement humain et social. Les quinze établissements ouverts en septembre constituent donc une bonne nouvelle. Ils s'inscrivent dans un mouvement engagé plus tôt : fin juillet, 27 centres urbains et ruraux avaient déjà été mis en service à Fès-Meknès et Béni Mellal-Khénifra.

La prochaine étape de la réforme sera nettement moins photogénique. Elle consistera à faire en sorte qu'un centre reste opérationnel six mois après son ouverture, qu'un poste vacant ne le reste pas indéfiniment, qu'un équipement serve, qu'un médicament soit disponible, et que le patient n'ait pas à apprendre sur le tas toute la géographie hospitalière du Royaume.

Le Maroc sait désormais construire vite. Il lui reste à réussir l'exercice le plus ardu : faire fonctionner, partout, durablement et équitablement, ce qu'il construit. Car en matière de santé, le ruban coupé à l'entrée reste, en définitive, la partie la plus facile de l'opération.

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