La campagne électorale législative bat son plein au Maroc. Elle se caractérise notamment par la transhumance de candidats entre les partis de droite, chacun cherchant à se donner les meilleures chances de conquérir le «maroquin» et les privilèges qui l'accompagnent. Cette valse témoigne de la fragilité, voire de l'inexistence, des convictions idéologiques chez nombre de ces candidats à l'exception, peut-être, de ceux du PJD, qui continuent de puiser dans la religion l'habillage nécessaire à leurs discours politiques. Mais ils semblent oublier que l'histoire a de la mémoire et que tout parti ayant exercé le pouvoir a un passé et un passif à assumer.
Le secrétaire général du PJD sait pertinemment que son parti part de loin en ces législatives tant le passif de cette force politique qui a été au pouvoir pour des années est lourd. Et c'est vraisemblablement pour cette raison qu'il a décidé de donner de sa personne dans l'espoir de mobiliser les électeurs et redorer l'image d'un parti qui semble avoir perdu de son lustre.
C'est dans ce contexte précis qu'il faut comprendre les déplacements d'Abdelilah Benkirane et les scènes d'accueil organisées autour de sa personne dans l'Oriental. A Figuig comme à Talsint et à Béni Tadjit, il est venu haranguer les foules, réveiller les réflexes de mobilisation et rappeler le lien émotionnel qui l'a longtemps uni à une partie de l'électorat marocain. Mais derrière la mise en scène et le spectacle, une question essentielle demeure : que vient réellement proposer l'ancien chef du gouvernement à des citoyens dont les difficultés sont connues depuis des décennies ?
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Le contraste est saisissant. Après avoir dirigé ou soutenu le gouvernement marocain durant une grande partie de la période allant de 2011 à 2021 sous la responsabilité du PJD, Benkirane est revenu dans les régions marginalisées avec un discours de compassion et de promesses. Or, lorsqu'il disposait des leviers gouvernementaux, les profondes inégalités territoriales, les difficultés d'accès à l'emploi et le sentiment d'abandon dans plusieurs régions n'ont pas disparu. C'est précisément cette contradiction qui fragilise aujourd'hui son discours électoral : celui qui promet de réparer demain a eu, hier, la possibilité d'agir.
La scène observée à Béni Tadjit revêt, à cet égard, une dimension particulièrement révélatrice. A l'occasion de l'arrivée de Benkirane, un poète populaire lance : «Réjouissez-vous avec nous, Benkirane est arrivé ! Montrez-vous avec nous, ne restez pas cachés dans les grottes !» (Farhou mâana rah jana Benkirane <> banou mâana matdkhlouch alghirane). La formule, pour le moins maladroite, semble avoir été composée par un chanteur davantage soucieux de la rime que de la portée de ses paroles.
Car elle contient une forme de mépris involontaire pour des populations qui triment quotidiennement pour gagner de quoi survivre, y compris dans les mines du mont Boudhar. L'ignorance conduit parfois à des comportements pour le moins surprenants, dans lesquels la présence d'un leader, réel ou supposé, suffit à faire miroiter à quelques-uns monts et merveilles.
Cette ferveur ne peut pour autant éclipser de nombreuses questions fondamentales : quel programme propose le PJD pour le Maroc en général et pour sa partie orientale en particulier? Quel bilan peut-il présenter? Quels engagements concrets Benkirane a-t-il pris devant des populations harassées par la précarité, le manque d'infrastructures dans tous les domaines et un taux de chômage record ?
Le véritable enjeu de la campagne législative devrait pourtant se situer là. Les Marocains, et particulièrement les habitants des régions marginalisées, ne devraient pas seulement accueillir les dirigeants politiques : ils devraient les interroger. A quelques jours du scrutin, il ne suffit plus d'écouter les promesses; il faut demander des comptes sur les responsabilités passées et exiger des réponses précises sur l'avenir.
Oui, l'éloquence ne peut tenir lieu de programme et le spectacle politique ne peut se substituer à l'exigence démocratique. Benkirane est venu dans l'Oriental avec ses promesses, ses formules et son talent oratoire. Mais dans ce pays des mirages, les promesses finissent, elles aussi, par s'évaporer avec le mouvement du soleil.
Benkirane joue sur la corde de la religion pour séduire un électorat en survie. Drapé dans sa djellaba et coiffé de sa chéchia, le chef du PJD a cru pouvoir ouvrir la voie à son parti en hochant sa canne. Non, il ne peut pas espérer faire de la campagne électorale une simple opération de nostalgie politique.
Son talent de conteur est intact, mais il ne suffit plus à effacer le bilan de son parti ni à répondre aux attentes de populations confrontées quotidiennement aux difficultés économiques et sociales les plus insupportables du Maroc du XXIe siècle. Ses gesticulations ne peuvent pas cacher la vérité ni effacer son bilan gouvernemental : libération des prix du carburant, suppression de la caisse de compensation, contractualisation des enseignants ... La liste est longue !
Dans les régions oubliées comme ailleurs, le temps des grands discours touche à sa fin. Les électeurs n'attendent plus un conteur. Ils attendent des responsables capables de présenter un bilan, un projet et, surtout, des résultats.