Quand on lui parle d'obstacles, elle préfère parler de « challenges ». Car les « challenges » permettent d'apprendre et d'avancer, soutient-elle. Son ambition est de faire de la startup « Hawkar » le moyen d'atteindre l'objectif d'une mobilité inclusive en Tunisie et dans toute l'Afrique. Que de chemin parcouru depuis la création de l'entreprise en 2018 ! Un premier modèle de « voiturette » vient d'être dévoilé et, en attendant l'obtention de l'homologation, « Hawkar » travaille sur le perfectionnement de ce modèle pilote. Elle, c'est Khadija Jallouli, fondatrice de « Hawkar », première startup à concevoir et à construire un véhicule pour les personnes à mobilité réduite, 100% made in Tunisia. Dans cet entretien, elle nous parle des spécificités de ce nouveau véhicule ainsi que des objectifs de l'entreprise pour les prochaines années.
Si on parle d'abord de la startup « Hawkar », comment présenteriez-vous le projet ?
Après avoir obtenu mon diplôme en 2015, le projet a démarré. Ce qui m'a amenée à me lancer dans cette aventure, c'est mon souhait de trouver une solution pour les personnes handicapées et pour moi-même. Le projet a donc démarré en 2016 et l'entreprise a été créée en octobre 2018.
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J'ai commencé avec un petit groupe d'ingénieurs, des jeunes fraîchement diplômés. Puis nous avons pu accéder à l'appui de plusieurs partenaires stratégiques, publics et privés, qui nous ont soutenus et qui continuent de le faire aujourd'hui.
Quelles sont les spécificités du véhicule que vous avez réussi à construire ?
Tout d'abord, il s'agit d'un véhicule accessible directement au fauteuil roulant. Une porte s'ouvre à l'arrière et l'utilisateur accède avec son fauteuil roulant à un tableau de bord. Il y a un système d'ancrage qui retient le fauteuil roulant et qui permet de sécuriser le conducteur. Le principe consiste à faire du fauteuil roulant une partie prenante du plancher du véhicule, à l'instar du siège d'une voiture ordinaire.
Il s'agit d'un quadricycle léger. En Europe, il serait considéré comme une voiturette, mais en Tunisie il est classé comme quadricycle, car la catégorie « voiturette » n'existe pas. Il roule à une vitesse qui ne dépasse pas 45 km/h. Il est adapté à différents types de handicaps physiques et la conduite se fait avec la main. Le modèle est personnalisable : on réaménage les fonctionnalités en fonction des besoins de chaque utilisateur, qui aura une conduite spécifique. En somme, chaque conducteur aura son véhicule unique et personnalisé.
Il contient aussi un système d'aide à la conduite, mis en place grâce à une architecture électrique construite en collaboration avec Actia. Connecté en 5G, ce véhicule dispose d'un tableau de bord numérique qui affiche des messages pour signaler tout type d'informations, y compris les anomalies, et qui permet d'intervenir pour l'arrêter en cas d'urgence. Il se gare perpendiculairement au trottoir grâce à ses petites dimensions, ce qui facilite le stationnement et le déplacement par la suite. Il est également doté d'un système IoT qui permet d'accéder à toutes les informations liées aux trajets effectués et à d'éventuels problèmes, et de le suivre à distance via cette plateforme.
C'est un véhicule spécifique, intelligent, avec une visibilité maximale, puisque les vitres sont grandes de façon à permettre aux personnes qui souffrent d'un affaissement ou d'un manque de mobilité au niveau du cou de voir clairement la chaussée. Le concept consistait donc à construire un véhicule en partant du fauteuil roulant. Nous n'avons pas voulu adapter un modèle existant, car cela aurait coûté cher; le prix du véhicule plus les adaptations. Nous avons choisi de créer à partir de zéro.
Quels ont été les principaux obstacles auxquels la start-up a été confrontée pour mettre au point ce modèle ? Y avait-il des contraintes sur le plan financier ou au niveau des autorisations à acquérir, etc. ?
Au début, les challenges étaient techniques, car il n'est pas facile de partir de zéro et de construire quelque chose de sécurisé, aux normes pour les personnes handicapées, avec les contraintes d'un fauteuil roulant. Nous avons rencontré des challenges plutôt que des obstacles, car cela nous a permis d'apprendre et de les surmonter pour arriver à ce résultat. C'est pourquoi le projet a pris beaucoup de temps, nous voulions surtout nous assurer de la sécurité du conducteur avant la mise sur le marché du produit.
Sur le plan financier, j'estime que nous avons eu de la chance, car nous avons pu trouver les bons partenaires, qui ont cru en nous. On nous a énormément aidés. C'est vrai qu'il faut être rigoureux quand il s'agit d'argent, mais nous avons vraiment eu la chance de bénéficier de l'appui de nos partenaires stratégiques. Le financement n'était pas vraiment un frein, contrairement à l'opérationnel et au stratégique, pour aboutir à un véhicule qui puisse circuler et être conduit sans aucun problème.
Nous disposons actuellement d'une autorisation de circulation provisoire. Notre dossier d'homologation a été finalisé et nous sommes dans les phases finales pour son obtention. Les marchés que nous visons sont principalement les marchés tunisien et africain. Pour l'Europe, ils ont leurs propres modèles et solutions ; je cherche plutôt à apporter cette solution aux pays qui n'en ont pas. En Afrique, il n'existe quasiment aucune solution de mobilité pour les personnes handicapées, ni même pour les personnes âgées -- car, si l'on parle de mobilité réduite, elle concerne également les personnes âgées. Nous cherchons surtout à commercialiser notre modèle en Afrique.
Le premier modèle du véhicule a été récemment dévoilé lors d'un événement organisé à la technopôle El Gazela. Quelle serait la prochaine étape ?
Effectivement, le premier modèle pilote a été annoncé récemment lors d'un événement dédié que nous avons baptisé « Hawkar Reveal », à la technopôle El Gazela. Il sera mis à la disposition de la technopôle, et ce, en partenariat avec Actia, pour une période de 10 mois. Tout utilisateur ou conducteur qui souhaite l'expérimenter peut le faire : il suffit de réserver un essai (« test drive »). Il sera disponible en mode pilote. Cette étape va nous permettre d'avoir des retours techniques et, par la suite, de faire du reporting.
Le premier véhicule a déjà été vendu à Actia, mais nous ne voulions pas nous arrêter à ce stade. Nous avons donc proposé un programme RSE à l'entreprise, dont l'objectif est de mettre le véhicule à la disposition du public et d'obtenir des retours. Cela servira, entre autres, à organiser des formations sur la conduite du véhicule et à identifier les besoins de maintenance de base, je rappelle que c'est un véhicule 100 % électrique, qui ne nécessite donc pas beaucoup d'entretien.
Durant ces 10 mois, nous projetons de déployer un deuxième pilote ailleurs, par exemple dans une zone touristique, une autre technopôle ou une autre région. Nous allons dupliquer ces pilotes un peu partout. Ils vont, premièrement, nous renseigner davantage sur l'impact après utilisation et, deuxièmement, servir de vitrine de la smart city de demain et donner un exemple pionnier d'inclusion, car on ne peut pas parler de smart city sans parler d'inclusion.
Ce sera donc une vitrine pionnière africaine, et le modèle sera dupliqué dans d'autres pays.
Une fois l'homologation obtenue (la procédure est un peu longue et nous avons rencontré des difficultés qui ne sont pas évidentes, mais nous allons les surmonter avec l'aide de l'État), nous entamerons la phase de commercialisation de ce modèle, qui est un modèle haut de gamme. En parallèle, nous allons travailler sur un modèle d'entrée de gamme.
Quelle est l'ambition de « Hawkar » pour les prochaines années ?
Rendre la liberté de mobilité accessible à tout le monde, sans exception. Nous nous considérons comme un intégrateur de technologie, et je pense que mettre la technologie au service du handicap et de l'humain lui donne tout son sens. Après tout, la technologie a été inventée pour subvenir aux besoins de l'humain.