Cote d'Ivoire: Professeur Adjambri Adia - « Des traitements de la maladie existent ... »

15 Septembre 2026
interview

Pr Adjambri Adia Eusèbe, maître de conférences agrégé en hématologie, biologiste au service de biologie médicale du Chu d'Angré, rassure les patients atteints d'hémophilie. L'hémophilie est un trouble de la coagulation : le sang ne forme pas correctement le caillot qui permet normalement d'arrêter un saignement. Dans l'hémophilie A, le facteur VIII est insuffisant ou absent ; dans l'hémophilie B, c'est le facteur IX. La sévérité dépend notamment du niveau d'activité du facteur concerné.

Comment expliqueriez-vous simplement l'hémophilie à un non-soignant ?

Dans le sang circulent des éléments qu'on appelle facteurs de la coagulation, qui ont pour rôle d'arrêter ou de stopper l'écoulement du sang en dehors du vaisseau en cas de blessure, un peu comme un plombier qui répare un tuyau percé et arrête la fuite d'eau. Chez un hémophile, l'un de ces éléments est absent ou ne fonctionne pas bien. Résultat : quand il y a une coupure ou un choc, le sang met beaucoup plus de temps à arrêter de couler ou ne s'arrête pas tout seul. La personne peut perdre la vie à la suite de saignements si elle n'est pas prise en charge rapidement.

Quelle est, selon vous, la situation de l'hémophilie en Côte d'Ivoire ?

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L'hémophilie est une maladie hémorragique héréditaire méconnue de la population et même d'un grand nombre de professionnels de santé. Ce qui fait que cette maladie est sous-diagnostiquée en Côte d'Ivoire, comme dans le reste des pays en voie de développement. Selon le sondage mondial annuel de 2024, paru en 2025, de la Fédération mondiale de l'hémophilie (Fmh), les hémophiles A et B diagnostiqués sont au nombre de 183 en Côte d'Ivoire, dont 156 hémophiles A et 27 hémophiles B.

Dispose-t-on d'une bonne connaissance du nombre de personnes vivant avec l'hémophilie dans notre pays ?

Depuis 2025, le service de biologie médicale du Chu d'Angré a entamé un dépistage et un diagnostic de nouveaux cas d'hémophilie. Nous avons diagnostiqué environ 40 nouveaux cas d'hémophilie dans le cadre d'un projet pilote financé par la Fédération mondiale de l'hémophilie (Fmh), qui collabore activement en Côte d'Ivoire avec l'Ong locale Ihms-CI (Internationale hémophilie et autres maladies du sang de Côte d'Ivoire), via cette dernière. Le nombre de personnes vivant avec l'hémophilie en Côte d'Ivoire peut avoisiner 230, en tenant compte des diagnostics réalisés dans les structures privées.

Quelles sont les principales difficultés rencontrées par les patients hémophiles en Côte d'Ivoire : diagnostic, accès aux examens, disponibilité des traitements, suivi médical...

Pour une population d'environ 30 millions d'habitants en Côte d'Ivoire, le nombre d'hémophiles attendu est estimé à 3 000. Mais moins de 250 hémophiles sont diagnostiqués. Cela est dû à une indisponibilité des intrants destinés au diagnostic dans nos structures sanitaires, notamment dans les structures publiques, ainsi qu'à un manque de renforcement des capacités des biologistes et des techniciens de laboratoire. Il faudra également procéder à une décentralisation des soins en dehors d'Abidjan pour un meilleur suivi médical et rapprocher ainsi les centres de soins des patients.

Comment améliorer le dépistage et le diagnostic précoce de l'hémophilie dans notre système de santé ?

Pour améliorer le dépistage et le diagnostic précoce de l'hémophilie dans notre pays, des campagnes de sensibilisation auprès de la population doivent être menées par les autorités compétentes, en associant l'Association des hémophiles de Côte d'Ivoire. Il faut également renforcer la formation du personnel soignant au diagnostic clinique (médecins, infirmiers, sages-femmes...) et biologique (biologistes et techniciens de laboratoire).

Quelle place le Chu d'Angré occupe-t-il dans le diagnostic et le suivi des patients atteints de maladies hémorragiques ?

Le Chu d'Angré dispose d'une équipe de biologistes qui réalise le diagnostic de l'hémophilie à travers des projets.

Quelles sont les capacités dont dispose aujourd'hui le service de biologie médicale pour accompagner les cliniciens dans la prise en charge de ces patients ?

Le service de biologie médicale dispose d'un automate capable de réaliser les tests de diagnostic de l'hémophilie (déficit en facteur VIII ou en facteur IX) et d'autres maladies de la coagulation, comme les déficits en facteur VII et en facteur X, ainsi que la maladie de Willebrand.

Existe-t-il des perspectives de développement ou de renforcement de l'activité d'hémostase au sein du Chu d'Angré ?

Oui, il y a des perspectives de développement de l'activité d'hémostase au Chu d'Angré. Pour cela, le service de biologie médicale doit disposer d'un équipement plus performant. Nous disposons d'un automate, certes, qui peut diagnostiquer l'hémophilie, mais le Chu doit songer à l'acquisition d'un nouvel automate de coagulation plus performant, en plus de l'existant, qui est moins adapté au dosage d'autres paramètres et vieillissant. Ce nouvel appareil pourra également réaliser les tests dans le cadre du bilan de thrombophilie (dosage de l'antithrombine, de la protéine C et de la protéine S).

Comment s'organisent l'accueil et la prise en charge d'un patient hémophile au sein du Chu (urgences, consultations, suivi) ?

Pour l'instant, il n'y a pas de prise en charge clinique des hémophiles au Chu d'Angré. En attendant, nous réalisons seulement le diagnostic biologique au laboratoire à travers des projets, et le suivi médical est assuré, pour l'instant, par l'équipe d'hématologie clinique délocalisée au Chu de Cocody.

Les traitements ont beaucoup évolué. Quelles sont les thérapies majeures administrées aujourd'hui ?

La thérapie consiste en l'administration du facteur de coagulation manquant chez le malade. Exemple : dans l'hémophilie A, il s'agit d'un déficit en facteur VIII ; le traitement va donc consister en l'administration de facteur VIII à l'hémophile A. Il en est de même dans l'hémophilie B (déficit en facteur IX), où l'on administre le facteur IX. En Côte d'Ivoire, l'État ivoirien contribue énormément aux soins des hémophiles en mettant à leur disposition un traitement spécifique de l'hémophilie A, qui est l'Emicizumab, en plus du don de la Fmh.

Quelle est la procédure pour les équipes soignantes lorsqu'un patient hémophile se présente aux urgences pour un traumatisme ?

Il faudra administrer le facteur manquant (facteur VIII ou facteur IX) pour arrêter l'hémorragie et, si le malade est anémié à la suite de l'hémorragie, il peut bénéficier d'une transfusion de culot globulaire.

Le Chu d'Angré participe-t-il à des protocoles de recherche ou à des essais cliniques (comme la thérapie génique) sur les troubles de la coagulation ?

Oui, le Chu, à travers le service de biologie médicale, participe à des protocoles de recherche sur les troubles de la coagulation. Actuellement, nous menons une étude grâce à l'appui financier du Fonsti, dont le thème est : « Hémorragie génitale de la femme non gravide en Côte d'Ivoire : place des pathologies héréditaires de l'hémostase et vécu des personnes dans les villages de la commune de N'Douci ».

Quels seraient, selon vous, les investissements prioritaires pour améliorer le diagnostic et le suivi des hémophilies en Côte d'Ivoire ?

La priorité serait de renforcer les capacités diagnostiques du personnel médical, notamment des biologistes et des techniciens de laboratoire, par une formation à l'interprétation des tests d'hémostase et au dosage des facteurs de la coagulation. Il faut rendre accessibles les réactifs de dosage des facteurs de la coagulation, notamment les facteurs anti hémophiliques (facteurs VIII et IX). Il faut noter que la plupart des centres de santé disposent d'un coagulomètre pouvant réaliser le dosage des facteurs VIII et IX. Le personnel a juste besoin d'une formation.

Quel message ou conseil clé aimeriez-vous transmettre aux patients pour leur bien-être au quotidien ?

Le message que je peux faire passer aux patients diagnostiqués, c'est de respecter les rendez-vous de consultation dans les services de prise en charge, où les médicaments sont donnés gratuitement aux patients grâce à la Fmh, et de consulter rapidement dans le centre de santé le plus proche en cas de saignement.

Si vous deviez résumer en une phrase le message essentiel que chaque lecteur devrait retenir sur l'hémophilie, quelle serait-elle ?

L'hémophilie est une maladie certes grave, mais si elle est diagnostiquée tôt et fait l'objet d'un suivi régulier, la vie devient normale pour l'hémophile. En revanche, non diagnostiquée ou mal suivie, elle expose à des handicaps et à des drames évitables.

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