Sénégal: SM10 AGRO - Après la première pierre herculéenne, le Sénégal doit construire le corridor de la mangue

De Bambali à Dakar, de Banjul à Bissau, de Conakry aux marchés de Rabat et internationaux : le pari de Sadio Mané pourrait devenir beaucoup plus qu'une usine, à condition que l'État comprenne qu'autour d'une usine, il faut construire un écosystème.

Samedi 19 septembre 2026, Bambali n'a pas seulement posé la première pierre de SM10 Agro dans une ambiance festive parfumée de senteurs politiques diffusées par le fort présent Ousmane Sonko, président de l'Assemblée nationale en présence d'une foule nombreuse et acquise à la cause, de Serigne Guèye Diop ministre de l'Industrie et du Commerce, des gouverneur et préfet de Sédhiou, M. Ibrahima Touré oncle et maire de la verte Bambali village natal du promoteur, Sadio Mané, elle a posé une question, une grosse question comme nous le faisions remarquer précédemment.

Une question qui dépasse à notre avis Sadio Mané, SM10 AGRO, qui dépasse même la Casamance.

Invité par Sadio Mané pour l'accompagner dans ce moment historique, nous avons constaté de visu l'état des pistes, l'absence de routes aussi, nous posant de nombreuses questions.

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Que vaut une usine si les routes qui doivent l'alimenter sont mauvaises, voire inexistantes? Que vaut une capacité industrielle si les mangues arrivent trop tard?

Plongé dans les coupures d'électricité une fois de retour à Dakar, on s'est demandé que vaut une chambre froide si l'électricité n'est pas suffisamment fiable ? Que vaut une ambition d'exportation si le produit transformé ne rejoint pas le port de Ziguinchor dont les travaux de réhabilitation doivent impérativement commencer. Comment toucher rapidement le marché international ?

Au-delà des discours bienveillants, on s'est surtout demandé : que vaut un entrepreneur qui investit si l'environnement public n'est pas capable de transformer son investissement en locomotive économique ? Voilà à notre humble avis le véritable sujet.

C'est vrai, la cérémonie de Bambali a eu ses parfums politiques. La présence d'Ousmane Sonko, président de l'Assemblée nationale, du ministre de l'Industrie et du Commerce Serigne Guèye Diop et des autorités locales a donné à l'événement une dimension qui dépasse le seul investissement privé.

Relégués à jouer les faire-valoir nous avons constaté la forte présence d'Ousmane Sonko qui a donné à la cérémonie une coloration politique. Mais il serait dommage de réduire Bambali à cela. Parce que le vrai rendez-vous ne fait que commencer et dès maintenant.

Sadio Mané a mis l'argent, à l'État de mettre l'écosystème

Les représentants du Groupe SM10 ont parlé d'un investissement de 11,7 milliards de francs CFA pour le parc agro-industriel de 500 hectares, du projet qui doit intégrer la production, la transformation de la mangue et plusieurs activités connexes, avec plus de 1 000 emplois directs au démarrage et jusqu'à 2 500 emplois à terme.

C'est considérable. Mais le plus intéressant pour nous n'est pas pas le montant, mais le modèle.

Pour une fois, depuis son existence, Bambali va produire, transformer, stocker, employer, exporter. Il ne va plus vendre uniquement le fruit. Bambali va vendre la valeur ajoutée du fruit.

Et pour nous, c'est précisément là que se joue une partie de la bataille de la souveraineté économique tant vantée par les autorités. Les voilà mises devant le fait. Fini les slogans.

Selon l'Agence de presse sénégalaise (APS), la région de Sédhiou connaît un problème bien identifié : une part importante de la production de mangues est perdue faute de capacités suffisantes de stockage et de transformation.

Quand Sadio Mané qui investit évoque lui-même des pertes pouvant atteindre 30 à 40 % des récoltes, on ne peut que constater que SM10 AGRO arrive donc sur une faiblesse structurelle.

Sauf qu'une usine ne corrige pas, à elle seule, une chaîne de valeur défaillante. Elle révèle au contraire toutes ses faiblesses, obligeant le Sénégal à regarder la réalité en face.

Disons-le de suite: le premier problème s'appelle route. On aura beau planter, produire, récolter, à la fin de la journée il faudra transporter. Ce d'autant que la mangue n'est pas de l'or dans un coffre-fort. Elle est un produit agricole périssable.

C'est dire combien chaque heure compte, combien chaque kilomètre compte, combien chaque rupture de charge coûte de l'argent, combien chaque camion immobilisé est une perte, combien chaque piste dégradée peut devenir un problème industriel.

Il est vrai que le Sénégal a commencé à traiter cette question. Des investissements routiers ont été engagés dans le Sud, notamment sur le corridor Sandiniéri-Tanaff-frontière Guinée-Bissau, avec un financement annoncé de plus de 23 milliards de FCFA et des infrastructures complémentaires destinées aux zones rurales et agricoles. Que le projet de corridor transgambien constitue également une pièce essentielle du puzzle.

Il est vrai que la Banque africaine de développement (BAD) souligne depuis plusieurs années les coûts et incertitudes qui pèsent sur le transport entre le nord du Sénégal et la Casamance. Il est vrai que le pont de Sénégambie a transformé une partie de cette équation, mais il faut désormais aller plus loin. Non pas seulement pour désenclaver la Casamance, mais pour industrialiser ses corridors.

La nuance est là, différente.

C'est à cela qu'invite SM10 Agro, entre autres. Il ne s'agit pas de tracer et réaliser une route agricole moderne pour permettre à un villageois de rejoindre le marché, il s'agit de permettre à une usine de fonctionner douze mois sur douze.

Bambali ne doit pas être le bout de la route, il doit devenir un point de départ

Telle est pour nous la réflexion stratégique que SM10 AGRO impose à l'administration qui ne devrait pas raisonner uniquement dans les limites administratives du Sénégal.

Le projet invite à une profondeur économique : Bambali - Sédhiou - Ziguinchor - Banjul - Bissau - Conakry. Et plus loin encore. Pourquoi pas ?

Quand on sait que la CEDEAO travaille déjà sur des corridors régionaux reliant Sénégal, Gambie, Guinée-Bissau, Guinée et autres marchés ouest-africains, sans oublier le corridor multimodal Praia-Dakar-Abidjan, on ne peut que se projeter sur la connexion de huit pays de la région par des infrastructures routières, maritimes et ferroviaires.

Il ne fait aucun doute que SM10 AGRO devient de ce point de vue le laboratoire sénégalais de cette logique, ambitieuse certes, réalisable certainement si l'on y comprend quelque chose et le désire.

Aujourd'hui, on parle de la mangue de Bambali, on peut aussi parler demain de la mangue de Sédhiou, de celle de Ziguinchor, de la production agricole de Casamance. Et pourquoi pas des volumes contractualisés venant de Gambie, de Guinée-Bissau ou d'autres bassins agricoles voisins lorsque les conditions commerciales, sanitaires et douanières le permettront ?

Car le marché ne s'arrête pas à la frontière, tout comme la chaîne de valeur.

La récente modernisation du marché transfrontalier de Wellingara-Ba Lumo, à la frontière de la Gambie, de la Guinée-Bissau et du Sénégal, illustre d'ailleurs cette possibilité d'une économie frontalière davantage structurée.

Et l'électricité ?

C'est à notre avis le deuxième test de l'Etat. Car une agro-industrie moderne consomme, transforme, sèche, conditionne, réfrigère, stocke. Elle fonctionne parfois lorsque le soleil est couché, la chambre froide ne négocie pas avec les délestages, la mangue non plus.

Le Sénégal a certes accéléré l'électrification rurale : Senelec annonce notamment le raccordement de 22 localités dans les régions de Kolda, Sédhiou et Ziguinchor en 2026, mais il se trouve que SM10 AGRO pose une exigence supplémentaire : il ne s'agit plus seulement d'électrifier des ménages. Il faut sécuriser une puissance industrielle. C'est une autre équation.

Pourquoi ne pas imaginer, autour de la zone agro-industrielle, un dispositif énergétique hybride associant réseau, solaire, stockage et solutions de secours ? Pourquoi ne pas faire de Bambali un démonstrateur de l'agro-industrie à énergie sécurisée ?

Ce serait cohérent avec une vision moderne de la souveraineté.

Ziguinchor doit redevenir une porte économique

Peut-on parler de Ziguinchor, sans parler de la mer. Si la production est transformée à Bambali, il faut pouvoir l'acheminer efficacement. C'est en ce sens que Ziguinchor doit donc être regardée non seulement comme une ville administrative ou commerciale, mais comme une porte logistique de la Casamance.

Il est vrai que le Sénégal travaille déjà sur plusieurs infrastructures structurantes dans la région : l'aéroport de Ziguinchor a fait l'objet de travaux de rénovation, tandis qu'un nouveau pont et des aménagements routiers associés sont annoncés, mais la réhabilitation du port devient une urgence ce d'autant qu'une question maritime fondamentale demeure : pourquoi produire au Sud et continuer à penser systématiquement l'export depuis Dakar ?

Si Dakar reste un grand hub, cela veut-il dire que toutes les marchandises doivent remonter vers Dakar avant de repartir vers l'extérieur ? C'est une question à poser.

La réhabilitation et la modernisation des infrastructures portuaires de Casamance pourraient permettre d'imaginer une chaîne logistique plus courte, plus rapide et potentiellement moins coûteuse pour certains flux.

Et si certaines productions doivent encore rejoindre Dakar, il faut alors penser un véritable corridor froid Casamance-Dakar. Pas simplement une route, mais un corridor, avec des plateformes de collecte, des chambres froides, des centres de conditionnement, des transporteurs spécialisés, des systèmes de traçabilité, des formalités douanières simplifiées et des horaires logistiques conçus pour l'export. Voilà ce que signifie passer de l'agriculture à l'agro-industrie.

Le rôle de l'État n'est pas de gérer SM10 AGRO

L'État n'a pas vocation à se substituer à Sadio Mané. Il n'a pas à gérer son usine. Il n'a pas à choisir ses fournisseurs. Il n'a pas à décider de sa stratégie commerciale, mais il doit rendre possible ce que le privé ne peut pas construire seul. C'est toute la différence à laquelle est invité l'Etat.

S'il est vrai que l'APIX accompagne déjà le projet et indique que celui-ci bénéficie du nouveau cadre des investissements, avec notamment des avantages fiscaux et douaniers annoncés pour les équipements nécessaires à sa réalisation, cela n'est aussi que le début.

L'État devrait pouvoir identifier, autour de SM10 AGRO, un Plan public d'accompagnement de la chaîne de valeur. Avec des objectifs précis, des responsables identifiés, un calendrier, des financements, des indicateurs et surtout une obligation de résultat.

Une feuille de route en 7 chantiers

Premièrement : le corridor agricole avec l'identification, la réhabilitation et constructions de routes et pistes prioritaires reliant les bassins de production aux centres de collecte et à Bambali.

Deuxièmement : la chaîne du froid qui passe par la création d'un réseau de chambres froides et de plateformes de pré-stockage autour des principaux bassins de production.

Troisièmement : l'énergie industrielle qui garantit à SM10 AGRO et aux futures industries agricoles de la zone une alimentation électrique stable et compétitive, complétée si nécessaire par des solutions renouvelables et de stockage.

Quatrièmement : la logistique portuaire, soit faire de Ziguinchor une véritable plateforme logistique régionale et définir clairement la complémentarité entre les infrastructures de Casamance et le port de Dakar.

Cinquièmement : le corridor régional soit engager une diplomatie économique avec Banjul, Bissau et Conakry autour des flux agricoles, des normes sanitaires, des postes-frontières, des transports et des procédures douanières.

Sixièmement : la formation qui est l'une des ambitions annoncées autour du projet concerne également la recherche. L'élargissement aux techniciens agroalimentaires, frigoristes, logisticiens, agronomes, mécaniciens agricoles, spécialistes du conditionnement, du contrôle qualité et de l'export est une autre possibilité.

Enfin septièmement, le financement de l'écosystème. Parce qu'une grande usine sans petits producteurs structurés peut rapidement devenir une usine dépendante.

Il faut donc financer les producteurs, les coopératives, les équipements, les plants, l'irrigation, la mécanisation, les assurances agricoles, les contrats de fourniture.

SM10 AGRO doit avoir autour d'elle des centaines de producteurs capables de produire selon les standards industriels.

Présent à la cérémonie de la pose de la première pierre, le président de l'Assemblée nationale indique de manière implicite que le parlement doit aussi regarder cette histoire autrement.

Que les choses soient claires, iI ne s'agit pas de demander au Parlement de devenir le conseil d'administration de SM10 AGRO, mais de lui demander de regarder le projet comme un révélateur.

Que dit Bambali par exemple du Sénégal ? Il dit que l'argent privé existe. Que le patriotisme économique n'est pas nécessairement un slogan. Que des Sénégalais ayant réussi à l'étranger peuvent investir dans la production. Que le sport peut produire autre chose que des trophées. Et que le capital privé peut prendre des risques là où l'on attend parfois uniquement l'État. Mais il dit aussi que le privé ne peut pas tout faire.

Si Sadio Mané peut planter 78 000 arbres, il ne peut pas planter les routes. S'il peut construire une usine, il ne peut pas construire à lui seul le corridor. S'il peut financer des équipements, il ne peut pas réorganiser les frontières. S'il peut créer des emplois, il ne peut pas, seul, transformer tout un bassin agricole.

C'est précisément pour cela qu'il faut une alliance. Privé - État - Producteurs - Banques - Collectivités - Université - Transporteurs - Ports - Douanes - Marchés régionaux.

Car la vraie ambition est de faire de Bambali un modèle, pas une exception. Il faut désormais se garder d'une erreur classique : celle de faire de SM10 AGRO « l'usine de Sadio Mané ».

Non. Et c'est là que l'Assemblée nationale est attendue. Elle doit aider à en faire un modèle d'agro-industrie sénégalaise. Un modèle reproductible, pour que demain il y ait une filière ananas, de noix de cajou, de riz, de produits forestiers, de fruits et légumes et pourquoi pas d'autres pôles agro-industriels dans d'autres régions.

La vraie réussite de SM10 AGRO ne sera donc pas seulement de produire de la mangue transformée. Elle sera de démontrer que : production + transformation + logistique + énergie + financement + formation + marché = industrie.

C'est cette équation qui manque encore à trop de filières africaines.

A l'Assemblée qui vote des lois, contrôle les politiques publiques de jouer un rôle important pour permettre à Sadio Mané qui a marqué des buts à marquer son territoire et inspirer ses compatriotes d'ici et de la diaspora.

Parce qu'il y a quelque chose de profondément symbolique dans cette histoire. Celle d'un enfant de Bambali qui a quitté son village, qui a conquis l'Europe, qui a gagné des trophées, qui a accumulé une expérience et un capital, qui revient non pas simplement avec un chèque pour construire un bâtiment, mais avec l'ambition d'entrer dans la production.

La différence est majeure. Car si le football lui a donné de la visibilité, l'investissement lui donne de l'ancrage. Il l'a dit lui-même dans son discours.

C'est donc maintenant que vient pour lui le temps le plus difficile, notamment celui des ingénieurs, des agronomes, des ouvriers, des producteurs, des logisticiens, des financiers, des techniciens, des fonctionnaires, des entrepreneurs. Et ça, ce n'est pas lui, ce n'est pas son terrain aussi.

C'est le temps où les discours doivent céder la place aux indicateurs.

Le compte à rebours

Le compte à rebours a commencé samedi 19 septembre 2026, la première pierre a été posée. Très bien. Maintenant, il faut compter. Combien d'hectares plantés ? Combien d'arbres ? Combien de producteurs contractualisés ? Combien de tonnes collectées ? Combien transformées ? Combien perdues ? Combien d'emplois ? Quel coût logistique par tonne ? Quel coût énergétique ? Quel volume exporté ? Quel chiffre d'affaires ? Quelle part de valeur ajoutée reste au Sénégal ?

Voilà les questions qui devront accompagner SM10 AGRO. Car si une première pierre est un symbole, une usine qui tourne est une économie. Avec des producteurs autour d'elle, elle devient une filière. Et une filière reliée à des routes, à l'énergie, aux ports et aux marchés devient une stratégie. Et une stratégie qui dépasse les frontières devient une politique industrielle. N'est-ce pas Serigne Gueye Diop ?

Bambali peut donc être beaucoup plus qu'un village qui célèbre son enfant prodige

Il peut devenir le point de départ d'une nouvelle géographie économique du Sénégal. Une géographie où Dakar n'est plus l'unique centre.

Où Ziguinchor redevient une porte.

Où Sédhiou devient un bassin industriel.

Où Banjul devient un partenaire logistique.

Où Bissau devient un marché et un bassin d'approvisionnement potentiel.

Où Conakry entre dans la profondeur stratégique.

Où la Casamance cesse d'être seulement une région à désenclaver pour devenir un territoire à connecter.

C'est peut-être cela, au fond, la grande leçon de la première pierre de SM10 AGRO.

Sadio Mané a fait sa part. Il a pris son risque. Il a engagé son argent. Il a posé sa pierre. Maintenant, c'est au Sénégal de poser les siennes. Des routes, de l'énergie, des ports, des compétences, des financements, de la logistique, de la diplomatie économique, de la rigueur administrative et surtout une vision.

Parce qu'au bout de 500 hectares de manguiers, il n'y a pas seulement une récolte. Il y a une industrie, derrière l'industrie, une région, derrière la région, un corridor, derrière le corridor, une ambition. Celle d'un Sénégal qui ne se contente plus de produire ce qu'il ne transforme pas et de transformer ce qu'il ne maîtrise pas.

À Bambali, samedi, on a posé une première pierre. Le véritable chantier, lui, commence maintenant.

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