Emeka Umejei est un spécialiste des médias, né au Nigeria, et chercheur associé principal à l'Université de Johannesburg. Il a auparavant exercé le métier de journaliste pendant plus de dix ans. Il est l'auteur de China in African Media: Between Influence Operations and Decolonization, publié en mars 2026, un ouvrage fondé sur des entretiens menés auprès de journalistes dans 14 pays africains. Il s'est entretenu avec RSF pour expliquer le fonctionnement de la propagande chinoise dans le paysage médiatique nigérian.
Quelles sont les principales caractéristiques de la propagande chinoise dans le paysage médiatique nigérian ?
Au début des années 2010, la propagande chinoise était diffusée par les médias chinois soutenus par l'État, tels que Xinhua, China Radio International (CRI), etc., qui développaient alors leur présence en Afrique. Mais cela a changé. Je pense que c'est parce que la plupart des publics locaux ne semblaient pas leur faire confiance. Ils étaient perçus comme des organes de propagande. Les Chinois ont donc choisi de diffuser leur propagande par l'intermédiaire de médias locaux, notamment le Belt and Road News Network. Il existe également des accords de partage de contenus. Le dispositif est devenu beaucoup plus diversifié et plus efficace. Lorsque la propagande chinoise est relayée par les médias locaux africains, elle est davantage perçue comme crédible.
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Quelles relations l'ambassade de Chine au Nigeria entretient-elle avec les principaux médias du pays ?
Ils entretiennent des liens étroits. Par exemple, les locaux de la branche d'Abuja du Nigerian Union of Journalists (NUJ) ont été en partie construits avec le soutien de l'ambassade de Chine. L'ambassade finance également ce qu'elle présente comme un concours annuel. Les journalistes perçoivent simplement ces liens comme des échanges culturels. Pour les Chinois, en revanche, il s'agit clairement d'une stratégie visant à gagner les coeurs et les esprits au Nigeria.
Avez-vous déjà entendu parler d'une enquête journalistique empêchée par une institution chinoise au Nigeria ?
Ils n'en ont pas besoin. Le Nigeria est un pays assez particulier : personne, pas même les principales élites politiques, ne veut se mettre la Chine à dos, car elles craignent de ne plus obtenir les financements nécessaires à leurs projets. À l'époque où Muhammadu Buhari [l'ancien président du Nigeria] parlait de désinformation, j'ai étudié l'application d'information Opera News, détenue par une entité chinoise, et j'ai relevé plusieurs cas de désinformation sur cette plateforme. Cela n'a suscité aucune réaction.
Pensez-vous que les voyages de presse en Chine, qui peuvent être comparables à ceux organisés par d'autres pays, posent problème ?
Oui, ils posent problème, car ils enseignent une certaine conception du journalisme qui consiste notamment à valoriser l'action de l'État. Ainsi, si vous allez en Chine et qu'on vous explique que vous devez présenter sous un jour positif tout ce que fait le gouvernement au Nigeria, cela signifie que vous n'êtes plus impartial envers la population nigériane. L'économie va mal et les gens sont en difficulté. Il faut pouvoir porter un regard critique sur le gouvernement, sans quoi il ne peut parfois pas y avoir de développement.
Comment les journalistes que vous avez interrogés et qui y ont participé ont-ils vécu cette expérience ?
La plupart des personnes à qui j'ai parlé en étaient très satisfaites. Elles ont trouvé l'expérience intéressante, notamment sur le plan économique. J'ai travaillé pendant de nombreuses années dans les médias au Nigeria et il m'est arrivé de ne pas être payé pendant plusieurs mois. Si vous me donnez la possibilité d'aller en Chine, d'être rémunéré et de subvenir à mes besoins, vous ne pensez pas que je serai redevable à la Chine pour le restant de mes jours ? Pendant le voyage, vous pouvez mettre de l'argent de côté pour construire une maison, voire acheter une voiture. Autre avantage : les participants n'ont pas à essuyer de refus de visa. Avec les pays occidentaux, c'est différent : vous pouvez, par exemple, être sélectionné pour participer à une formation à Bruxelles et, au final, ne pas obtenir de visa.
Comment ces partenariats entre médias chinois et organisations médiatiques nigérianes s'inscrivent-ils dans la stratégie informationnelle plus large de la Chine ?
Même s'il s'agit officiellement d'accords de partage de contenus, ceux-ci comprennent également des échanges dans le domaine de la formation des journalistes, ainsi que le financement de masters et de doctorats. En tant que journaliste, si votre média a conclu un accord de partenariat éditorial, votre rédaction figurera parmi les premières auxquelles ils penseront lorsqu'ils prépareront une initiative. Certains médias nigérians reçoivent également, de temps à autre, des publicités ou des tribunes de l'ambassade, qui finance ces encarts.
Pourquoi China Radio International (CRI) produit-elle des programmes en haoussa ?
La langue est un moyen de toucher les populations en profondeur. CRI a lancé un service en haoussa à la fin des années 1960, notamment parce que la BBC [British Broadcasting Corporation : diffuseur public international britannique] en proposait un également, tout comme Voice of America avant sa fermeture. Le haoussa est principalement parlé dans le nord du Nigeria, où il n'est pas rare de voir un homme âgé, une radio à la main, écouter les programmes de la BBC ou de CRI.
Comment Murtala Zhang, ancien journaliste de CRI au Nigeria, aujourd'hui rentré en Chine, a-t-il mis à profit sa maîtrise du haoussa et ses liens avec les communautés locales pour contribuer aux efforts d'influence de la Chine dans le nord du Nigeria ?
Murtala Zhang est venu au Nigeria après avoir étudié le haoussa en Chine. Il parle donc couramment cette langue, ce qui lui a donné un avantage pour toucher les populations locales dans le nord du Nigeria. Il est toujours en contact avec des Nigérians aujourd'hui, même s'il a quitté le pays il y a quelques années. Si vous consultez sa page Facebook, vous constaterez qu'il continue de rencontrer et d'interviewer des Nigérians venus en Chine. Cela lui a permis de rester populaire au fil du temps et de maintenir cette dynamique. Murtala Zhang constitue incontestablement un atout majeur pour la propagande chinoise au Nigeria.
Murtala Zhang parle régulièrement d'islam sur ses réseaux sociaux. Comment expliquez-vous cette orientation, alors que certaines communautés musulmanes sont victimes de persécutions en Chine ?
La plupart des Nigérians connaissent mal les réalités sous-jacentes en République populaire de Chine, y compris une grande partie de nos élites politiques. La situation au Xinjiang et les réalités auxquelles sont confrontés les Ouïghours leur sont largement méconnues. Dans le nord du Nigeria, lorsqu'une personne maîtrise la langue locale, elle est très bien accueillie. La Chine continuera à s'appuyer sur lui pour gagner les faveurs d'un grand nombre de personnes dans la partie nigériane de l'Afrique, car les opérations d'influence que nous observons vont bientôt être davantage axées sur les influenceurs des réseaux sociaux. Ces derniers temps, les Chinois ont invité en Chine des influenceurs venus du Kenya et certains du Nigeria.