Maroc: Après les élections, le vrai vote se fait au marché

27 Septembre 2026

C'est probablement l'une des grandes leçons de l'après-scrutin. Les urnes ont rendu leur verdict, et le pays revient déjà à ses affaires ordinaires. Parmi celles-ci, il en est une qui n'a rien d'ordinaire pour celui qui la vit : faire vivre une famille avec un revenu qui doit absorber des dépenses essentielles dont les prix bougent plus vite que les salaires.

Le Marocain a des réunions autrement plus urgentes : avec le boucher, le marchand de légumes, le poissonnier et, pour les automobilistes, le pompiste, qui n'est pourtant pour rien dans ses malheurs. Ses soucis commencent au marché et se terminent devant le réfrigérateur.

L'inflation baisse. Le panier, lui, n'a pas reçu le mémo

Commençons par une subtilité statistique qui mériterait presque un prix Nobel de pédagogie. Le Haut-Commissariat au Plan indique qu'en août 2026, l'indice des prix à la consommation a diminué de 0,3% sur un an. Bonne nouvelle? Oui, sur le papier.

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Sur un mois, en revanche, l'indice a augmenté de 0,8%, les prix alimentaires de 0,9% et les non alimentaires de 0,7%. Les poissons et fruits de mer ont grimpé de 2,8%, tout comme le groupe lait-fromage-oeufs; les viandes de 2,2%, les légumes de 1%, et les carburants ont bondi de 9,8%.

Une baisse de l'inflation ne signifie pas que les prix sont revenus à leur niveau d'avant. Cela veut seulement dire que leur rythme d'évolution ralentit, ou varie selon les périodes.

Autrefois un aliment, la viande est désormais une décision budgétaire

Il fut un temps où acheter quelques centaines de grammes de viande rouge ne nécessitait pas une réunion du conseil de famille. Aujourd'hui, le morceau de viande a pris des airs de dépense stratégique. Les relevés du marché de gros de Casablanca du 23 septembre donnent la viande ovine entre 120 et 125 DH le kilo, et le bovin entre 76 et 108 DH/kg.

Ce sont des prix de gros, rappelons-le. Le consommateur final peut regarder ces chiffres avec l'expression familière du Marocain qui découvre qu'entre le marché de gros et sa boucherie, il existe encore tout un petit monde économique. Le HCP a enregistré en août une hausse mensuelle de 2,2% des prix des viandes.

Le ménage s'adapte alors naturellement : une recette avec davantage de légumes, des achats limités à la fréquence que le budget autorise encore. C'est là que se mesure le vrai pouvoir « d'Aïcha », comme dirait l'autre. Pas dans la conversation savante sur le prix moyen. Dans l'assiette.

Le poulet qui devait sauver le ménage a reçu d'autres instructions

Quand la viande rouge devenait trop chère, le poulet apparaissait comme le plan B. Le problème, avec le plan B, c'est qu'il finit parfois par coûter aussi cher que le plan A. Et les oeufs, longtemps parmi les aliments les plus accessibles, n'échappent plus aux fluctuations du panier.

Le HCP relève une hausse de 2,8% en août pour l'ensemble « lait, fromage et oeufs ». Le consommateur découvre ainsi cette vérité d'une simplicité désarmante : quand les produits de substitution deviennent eux aussi plus chers, il n'y a plus vraiment de substitution. L'arbitrage consiste alors à supprimer ce qui n'est pas strictement indispensable. La famille ne renonce pas au poulet, elle en achète moins. Nuance capitale.

Le poisson : deux façades maritimes et aucune raison de faire griller du poisson

Voilà un paradoxe qui mériterait à lui seul une chronique. Le Maroc possède deux façades maritimes, une importante activité halieutique et une tradition culinaire où le poisson occupe une place considérable. Et pourtant, il peut parfaitement transformer le passage au marché en exercice de calcul mental.

Le HCP a enregistré en août une hausse de 2,8% des poissons et fruits de mer sur un mois. La sardine, naguère symbole du «manger bon et pas cher», doit composer avec les aléas de l'offre, de la saison, du transport et de la distribution. Le poisson voyage beaucoup avant d'arriver dans la poêle, et chacun de ses kilomètres a tendance à coûter quelque chose.

Les légumes, thermomètre du ménage ; le carburant, discret assassin du panier

La viande peut devenir occasionnelle, le poisson reporté, le poulet réduit, mais les légumes, eux, restent au menu. En théorie. Car même le panier végétal connaît ses soubresauts : en août, ils ont augmenté de 1% sur un mois selon le HCP. Les relevés du marché de gros de Casablanca du 23 septembre illustrent l'écart d'un produit à l'autre : la tomate se situait entre 2 et 5,50 DH/kg.

Le problème est précisément là : le prix affiché au marché de gros n'est pas celui payé par le consommateur final. Entre les deux se trouvent le transport, la manutention, les pertes et les marges successives.

Le carburant, lui, a une qualité remarquable : il n'a même pas besoin d'être dans votre panier pour augmenter son prix. Il suffit qu'il soit dans le camion qui le transporte. Le HCP a relevé en août une hausse de 9,8% des carburants sur un mois, tandis que l'indice des transports affichait une hausse annuelle de 7,3%.

Et voilà Sir Carburant qui entre partout sans avoir été invité : dans le prix des marchandises transportées, des produits agricoles, du coût de la pêche, des trajets domicile-travail. Une taxe invisible du quotidien, non au sens fiscal, mais par son effet en cascade sur l'économie réelle. On ne l'achète pas ? Quelqu'un d'autre l'a acheté pour vous, et, ô ironie du sort, il vous présente la facture d'un sourire naturel.

Le Marocain demande surtout que le salaire arrive avant le panier

L'erreur fréquente, quand on parle de pouvoir « d'Aïcha », c'est de ne regarder que le prix. Le véritable indicateur n'est pas celui du kilo de viande, c'est le nombre de kilos que permet d'acheter un revenu donné. Combien d'heures de travail pour un kilo de viande, pour un panier de légumes, pour un plein ? Et surtout : combien reste-t-il une fois payés le loyer, l'électricité, l'eau, le transport, l'école, les médicaments et les autres dépenses incompressibles ?

Le pouvoir d'achat s'évapore par petites coupures : une hausse ici, un trajet supplémentaire là, une facture imprévue, quelques dirhams de plus au marché. Puis, à la fin du mois, cette impression persistante que le salaire est passé quelque part sans prendre le temps de dire bonjour. Le citoyen ordinaire dispose d'un indicateur d'une simplicité redoutable : il sait combien il avait dans sa poche lundi, et combien il lui reste samedi. Le reste est affaire de statistiques, de discours et de tableaux.

Des choses indispensables, certes. Mais lorsqu'un ménage doit arbitrer entre le poisson et la viande, entre le plein d'essence et les courses, entre quelques kilos de légumes et une dépense devenue imprévue, il ne raisonne pas en termes d'IPC. Il raisonne en dirhams. Et le dirham, lui, ne pratique pas la diplomatie.

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