Dans sa démarche, il propose une vision courageuse, un élan de détermination implacable et un sens élevé d'anticipation dans la conduite des affaires étatiques. Pour Alain Lubamba, Expert Senior en Gouvernance Publique et Diplomatie économique, le dialogue annoncé par le Président de la République, Félix Tshisekedi, dépasse la dimension d'un simple rassemblement politique : il constitue un cadre privilégié d'échanges autour de l'avenir de la RD Congo. Dans une tribune, publiée cette semaine, il épingle la nécessité de placer les questions économiques au coeur des discussions. Ci-dessous, la teneur de la proposition de M. Alain Lubamba.
REFONDER LA NATION CONGOLAISE : Donner à chaque province une mission d'intérêt national
Et si l'unité de la République Démocratique du Congo ne reposait plus seulement sur une Constitution, un drapeau et des frontières communes, mais aussi sur une organisation économique rendant ses territoires indispensables les uns aux autres ?
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La République Démocratique du Congo est un pays-continent. Son immensité, ses ressources naturelles, sa diversité humaine et la variété de ses espaces économiques constituent une force exceptionnelle. Mais elles posent aussi une question fondamentale : comment transformer durablement ce vaste territoire en une véritable communauté de destin, d'intérêts et de prospérité partagée ?
Depuis l'indépendance, l'unité nationale congolaise a principalement été pensée et protégée dans ses dimensions politique, constitutionnelle et administrative.
Après plus de six décennies, une nouvelle étape pourrait s'ouvrir : donner à cette unité une profondeur économique, productive, territoriale, sociale et humaine.
Autrement dit, passer de l'unité nationale proclamée à l'unité nationale organisée.
Cette ambition rejoint une orientation exprimée par le Président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo. À la clôture de la 13e Conférence des gouverneurs de province, le 27 mars 2026 à Bandundu-Ville, il déclarait notamment :
« C'est rendre à nos provinces leur vocation productive [...] ; c'est renforcer l'unité nationale par les résultats ; c'est donner un contenu réel à la décentralisation. »
Cette formule ouvre une perspective importante : l'unité nationale ne doit plus seulement être protégée par les institutions. Elle peut aussi être produite par les résultats, les échanges et la complémentarité des territoires.
DE 26 PROVINCES À 26 FORCES NATIONALES
La décentralisation ne devrait pas conduire à l'émergence de vingt-six économies provinciales évoluant parallèlement.
Elle pourrait, au contraire, permettre de faire apparaître vingt-six forces territoriales complémentaires au service d'une même puissance nationale.
D'où une idée simple : attribuer progressivement à chaque province, en plus de ses compétences ordinaires, une ou plusieurs vocations stratégiques d'intérêt national.
Il ne s'agirait évidemment pas d'enfermer les provinces dans une spécialisation exclusive. Le Haut-Katanga ou le Lualaba ne seraient pas condamnés aux seules activités minières, pas plus que le Kongo Central aux fonctions portuaires, le Kasaï à l'agriculture ou au diamant, ou Kinshasa aux seules fonctions administratives. La doctrine serait différente.
L'État pourrait dire à chaque province :
« Parmi toutes vos potentialités, voici une fonction stratégique que la Nation souhaite développer avec vous et pour laquelle elle mobilisera infrastructures, investissements, formations et institutions spécialisées. »
Certaines provinces pourraient ainsi devenir des pôles de transformation minière ; d'autres, des bassins agro-industriels, des plateformes logistiques, énergétiques, numériques ou touristiques.
Certaines villes pourraient accueillir des pôles nationaux de recherche scientifique, de technologies numériques, de finance, de pharmacie, de formation professionnelle ou d'enseignement supérieur spécialisé. Le principe serait clair : aucune province ne devrait être périphérique, parce que chacune devrait pouvoir devenir le centre de quelque chose dont toute la République a besoin.
QUAND L'ÉCONOMIE FABRIQUE DE LA NATION
Une Nation n'est pas seulement unie parce que ses citoyens possèdent la même nationalité. Elle l'est davantage lorsque ses territoires deviennent interdépendants.
Imaginons une chaîne de valeur. Une province produit une matière première agricole. Une deuxième la transforme. Une troisième fabrique les emballages. Une quatrième organise la logistique. Une cinquième assure l'exportation. Les banques et assurances interviennent depuis plusieurs centres économiques tandis que les compétences nécessaires sont formées dans des établissements spécialisés répartis sur le territoire. La valeur ne reste alors plus enfermée dans un seul espace : elle circule entre les provinces.
C'est ici que la pensée de l'économiste Albert O. Hirschman sur les liaisons en amont et en aval -- backward and forward linkages -- prend tout son sens.
Un investissement compte non seulement pour ce qu'il produit directement, mais également pour toutes les activités qu'il déclenche autour de lui : fournisseurs, transformation, transport, financement, services et distribution.
Appliquée à la RDC, cette approche conduit à privilégier non seulement la création de valeur, mais aussi les connexions productives entre les territoires.
Une mine du Lualaba peut faire travailler une industrie située dans une autre province. Un bassin agricole peut alimenter des unités de transformation implantées ailleurs. Une plateforme logistique peut desservir plusieurs régions. Une université spécialisée peut former les ingénieurs dont l'ensemble du pays a besoin. L'économie devient alors un instrument de construction nationale.
SORTIR DU MODÈLE D'UN CONGO À CENTRE UNIQUE
Cette vision suppose également de repenser le rapport entre Kinshasa et le reste du territoire.
Déconcentrer certaines fonctions nationales ne signifie pas affaiblir la capitale.
Il s'agit au contraire de permettre à Kinshasa d'assumer pleinement son rôle politique, diplomatique, économique et culturel, tout en faisant émerger d'autres centres de gravité nationaux. Un pays-continent ne peut durablement fonctionner autour d'un seul pôle.
Pourquoi, par exemple, les principales capacités techniques d'une institution nationale spécialisée dans les mines devraient-elles nécessairement être concentrées à Kinshasa plutôt qu'au coeur des bassins miniers ?
Pourquoi les grands centres de recherche sur les forêts, la biodiversité et le climat ne seraient-ils pas également implantés au plus près du bassin forestier congolais ? Pourquoi ne pas renforcer les écoles spécialisées dans les métiers portuaires, maritimes et logistiques là où ces activités sont effectivement exercées ? Pourquoi certains centres d'excellence énergétique ne seraient-ils pas implantés au plus près des grands potentiels hydroélectriques, solaires et renouvelables du pays ? Une nouvelle géographie institutionnelle pourrait ainsi compléter la géographie administrative. La réflexion de Jane Jacobs, selon laquelle les villes sont des moteurs essentiels du développement économique, est ici éclairante. Kinshasa, Lubumbashi, Kisangani, Mbuji-Mayi, Kananga, Matadi, Kolwezi, Goma, Bukavu, Mbandaka et d'autres villes ne devraient pas chercher à devenir des copies les unes des autres. Elles pourraient devenir des pôles différents mais complémentaires d'une République polycentrique.
LA PROVINCE, PRODUCTRICE DE NATION
Cette transformation modifierait également le dialogue entre l'État central et les provinces.
Celui-ci est encore souvent dominé par des questions parfaitement légitimes :
- Combien notre province reçoit-elle ?
- Quelle rétrocession ? Quels investissements ? - Quelles infrastructures ?
Il faudrait désormais y ajouter une interrogation nouvelle :
« Qu'apportons-nous à la République ? »
Puis une seconde :
« De quelles autres provinces avons-nous besoin pour accomplir notre propre mission ? » La solidarité nationale ne serait alors plus uniquement budgétaire.
Elle deviendrait productive. La décentralisation ne consisterait plus seulement à partager les compétences et les ressources entre le centre et les provinces. Elle permettrait également d'organiser la contribution spécifique de chaque territoire à la puissance collective. La province ne serait plus seulement bénéficiaire de la Nation. Elle deviendrait productrice de Nation.
UN PACTE NATIONAL D'INTERDÉPENDANCE TERRITORIALE
Cette doctrine pourrait trouver une traduction concrète à travers un Pacte national d'interdépendance territoriale.
Celui-ci pourrait s'appuyer sur quatre instruments complémentaires.
D'abord, une Carte nationale des vocations stratégiques, identifiant les potentialités, avantages comparatifs et missions d'intérêt national des différentes provinces et grandes villes.
Ensuite, un Schéma national de déconcentration des fonctions et institutions publiques, déterminant celles qui doivent demeurer principalement dans la capitale et celles dont les principaux pôles techniques pourraient progressivement être développés ailleurs.
Troisièmement, un Programme national des chaînes de valeur interprovinciales, destiné à organiser les complémentarités économiques et à orienter les investissements publics et privés vers des chaînes productives intégrées. Enfin, un Plan national des villes stratégiques, permettant de faire émerger plusieurs métropoles et villes spécialisées capables de rééquilibrer progressivement le territoire national. Cette politique devrait naturellement être construite avec les provinces et non imposée aux provinces. Les vocations retenues devraient correspondre à leur géographie, leurs ressources, leur capital humain, leur histoire économique et leurs ambitions. Et elles ne devraient jamais être figées : une économie évolue avec les infrastructures, les technologies et les marchés.
LES INFRASTRUCTURES COMME ARTÈRES DE LA NATION
Rien de tout cela ne sera possible sans infrastructures.
Routes, chemins de fer, ports, aéroports, réseaux électriques, télécommunications et fibre optique ne sont pas seulement des équipements économiques. Ce sont aussi des instruments de construction nationale.
Une route reliant deux provinces rapproche deux économies.
Un chemin de fer reliant un bassin agricole à une zone industrielle crée des intérêts communs. Une interconnexion électrique permet à une région d'en alimenter une autre. La fibre optique permet à un entrepreneur de Goma, un étudiant de Kananga, un chercheur de Kisangani ou un médecin de Mbandaka de participer au même espace national.
À la question classique de la rentabilité économique d'une infrastructure devrait donc s'ajouter une autre interrogation :
Dans quelle mesure cette infrastructure rapproche-t-elle les Congolais et augmente-t-elle l'interdépendance entre les territoires ?
Une infrastructure nationale ne transporte pas seulement des marchandises, de l'électricité, des données ou des voyageurs.
Elle transporte aussi de l'unité nationale.
FAIRE DU DIALOGUE NATIONAL UN DIALOGUE DES TERRITOIRES
La réflexion nationale sur l'avenir du pays pourrait également constituer une occasion d'enraciner cette nouvelle vision dans les territoires. Au-delà des questions institutionnelles et politiques, chaque territoire pourrait être invité à répondre à trois interrogations simples : Que pouvons-nous apporter à la République ? Que voulons-nous devenir ?
De quelles autres parties du pays avons-nous besoin pour y parvenir ?
Les réponses pourraient partir des territoires, être consolidées au niveau provincial, puis articulées à l'échelle nationale.
Le dialogue national deviendrait ainsi également un dialogue des territoires. L'enjeu ne serait plus seulement de déterminer ce qui peut politiquement rapprocher les Congolais, mais aussi ce qui peut les rendre durablement nécessaires les uns aux autres. Nous passerions progressivement d'une République structurée principalement autour des relations Centre-Provinces à une République également organisée par les relations Province-Province, Ville-Ville et Territoire-Territoire.
Un véritable contrat territorial congolais pourrait alors émerger.
« Je n'ai pas besoin de toi »
Cette interdépendance trouve une image particulièrement forte dans les Écritures. Dans sa première lettre aux Corinthiens, l'apôtre Paul utilise l'image du corps humain pour expliquer comment des membres différents peuvent appartenir à un même ensemble tout en exerçant des fonctions distinctes.
Il écrit :
« L'oeil ne peut pas dire à la main : Je n'ai pas besoin de toi ; ni la tête dire aux pieds : Je n'ai pas besoin de vous. »
-- 1 Corinthiens 12:21
Le texte biblique parle naturellement du corps du Christ et non de l'organisation territoriale d'un État. Il ne s'agit donc pas d'en faire une justification théologique d'un modèle politique.
Mais l'image offre une puissante métaphore de l'interdépendance : la différence des fonctions n'empêche pas l'unité ; elle peut au contraire la renforcer. Transposée à notre réflexion territoriale, elle suggère une idée simple : le Congo n'a pas besoin que toutes ses provinces se ressemblent.
Il a besoin que chacune développe ses forces tout en devenant utile aux autres. Le Kongo Central ne devrait pouvoir dire au Kasaï : « Je n'ai pas besoin de toi. »
Le Lualaba ne devrait pouvoir le dire à la Tshopo ; Kinshasa au Haut-Katanga ; le Nord-Kivu à l'Équateur ; ni aucune province à une autre.
Car il y a plusieurs territoires, plusieurs ressources, plusieurs vocations, mais une seule Nation.
ORGANISER NOS DIFFÉRENCES POUR CONSTRUIRE NOTRE PUISSANCE
La République Démocratique du Congo n'a pas besoin d'effacer ses différences territoriales pour renforcer son unité.
Elle doit au contraire organiser ses différences pour en faire une force collective.
Notre immensité ne doit plus être considérée seulement comme une difficulté à administrer. Elle doit devenir une architecture de puissance à construire.
Il faut déconcentrer pour mieux gouverner.
Spécialiser sans enfermer.
Relier pour intégrer.
Transformer pour créer davantage de valeur.
Et organiser la circulation des hommes, des compétences, de l'énergie, des marchandises, des capitaux, des connaissances et des opportunités entre les territoires. Il faudrait parvenir progressivement à une situation où un Congolais de Kinshasa sait concrètement pourquoi son économie a besoin du Kasaï ; où le Kasaï sait pourquoi il a besoin du Kongo Central ; où le Kongo Central sait pourquoi il a besoin du Haut-Katanga ; et où chacun comprend ce que lui apportent la Tshopo, le Lualaba, l'Ituri, le Nord-Kivu, le Sud-Kivu, l'Équateur, le Kwilu et chacune des autres composantes de la République.
Cette connaissance ne serait plus seulement géographique.
Elle deviendrait économique, productive, sociale et stratégique.
Les provinces ne seraient alors plus seulement réunies par une Constitution, un drapeau et des frontières.
Elles seraient également reliées par des infrastructures, des chaînes de valeur, des institutions, des compétences, des échanges humains et des intérêts économiques communs.
C'est peut-être là que réside l'une des clés de la refondation nationale : non pas refaire le Congo, mais réorganiser les forces du Congo pour faire davantage Nation. Faire de chaque province une force nationale.
De chaque grande ville un pôle de développement.
De chaque infrastructure un trait d'union.
De chaque chaîne de valeur un instrument d'intégration.
De chaque institution déconcentrée un symbole de l'appartenance commune.
Et de chaque territoire le détenteur d'une part identifiable de la puissance collective. Car la forme la plus solide de l'unité nationale n'est peut-être pas celle dans laquelle chacun peut vivre séparément.
C'est celle dans laquelle chacun sait ce qu'il apporte aux autres, sait ce que les autres lui apportent et comprend que sa propre réussite dépend aussi de la réussite de l'ensemble.