Le Maroc a signé une croissance de 4% au deuxième trimestre 2026. Une bonne nouvelle, incontestablement. Mais au même moment, 78,3% des ménages déclarent que leur niveau de vie s'est dégradé et le solde d'opinion sur leur capacité à épargner atteint -80,9 points. Comme quoi, le PIB peut avoir le sourire quand le portefeuille, lui, tire la tronche.
Le PIB va bien, merci pour lui
Il y a des chiffres qui méritent les applaudissements, et d'autres qui incitent plutôt à vérifier son relevé bancaire. Le Maroc vient ainsi d'afficher 4% de croissance au deuxième trimestre 2026, selon les derniers comptes nationaux du Haut-Commissariat au Plan. L'agriculture, sortie progressivement de plusieurs années de sécheresse, a particulièrement tiré la machine, avec une progression de 21,2% de sa valeur ajoutée. La demande intérieure continue, elle aussi, de soutenir l'activité. Bref, sur la grande photographie macroéconomique, le Maroc n'a pas vraiment de raison de faire grise mine.
Restez informé des derniers gros titres sur WhatsApp | LinkedIn
Le problème, c'est que la photographie du salon n'est pas nécessairement celle de la cuisine. Sur le papier, tout le monde semble avoir repris des couleurs. Dans le panier de courses, elles sont parfois beaucoup moins chatoyantes. Car lorsqu'on demande directement aux ménages comment ils vivent cette embellie, l'ambiance devient nettement moins festive. 78,3% déclarent que leur niveau de vie s'est dégradé au cours des douze derniers mois, contre à peine 5,2 % qui constatent une amélioration. Et pour les douze prochains mois, 51% redoutent encore une dégradation, alors que seulement 9,3% espèrent une amélioration.
Il faudrait presque inventer deux Maroc : celui des comptes nationaux et celui du carnet de chèques. Dans le premier, la croissance progresse de 4 %. Dans le second, le ménage fait surtout progresser la liste des dépenses qu'il aurait volontiers supprimées. C'est là toute la subtilité de l'affaire : la croissance existe bel et bien, mais elle n'a pas encore trouvé le chemin le plus court entre les comptes nationaux et les comptes bancaires. Peut-être faudrait-il lui fournir un GPS.
Attention, évidemment, à ne pas faire dire aux chiffres ce qu'ils ne disent pas. Une croissance de 4% est une performance économique réelle. Elle signifie davantage de richesse produite et donne au pays des marges de manoeuvre supplémentaires. Le rebond agricole, après plusieurs années de déficit pluviométrique, est une bonne nouvelle pour la production, les revenus ruraux et l'économie dans son ensemble.
Mais la croissance n'est pas un virement bancaire automatique sur le compte de chaque citoyen. Voilà le petit détail que les graphiques macroéconomiques oublient parfois de préciser en bas de page.
L'épargne, nouvelle activité de luxe
Le chiffre le plus mordant est peut-être ailleurs : le solde d'opinion sur la capacité des ménages à épargner au cours des douze prochains mois s'établit à -80,9 points.
A ce niveau, inutile d'organiser une conférence internationale sur l'épargne. Les ménages ont déjà rendu leur verdict. Mettre de l'argent de côté devient une perspective aussi enthousiasmante que de remplir une déclaration administrative un dimanche matin. Quand la capacité d'épargne se réduit, ce n'est pas seulement la tirelire qui maigrit : c'est la marge de sécurité du ménage qui disparaît.
Le HCP fournit d'ailleurs une autre pièce du puzzle : le solde d'opinion sur l'évolution passée des prix alimentaires atteint -97 points. Là, on frôle l'unanimité. Les ménages ont vu les prix monter et, contrairement à certaines statistiques qui exigent trois graphiques et une note méthodologique, ils n'ont besoin de personne pour savoir ce qu'ils ont payé au marché. Le consommateur a d'ailleurs appris à ses dépens une petite subtilité statistique : quand les prix augmentent moins vite, ils ne reviennent pas pour autant en arrière.
On pourra toujours expliquer au citoyen que la hausse des prix s'est modérée. Il répondra simplement qu'il aimerait bien que son épicier modère, lui aussi, le montant de la facture. Le ménage ne raisonne pas en glissement annuel, en moyenne trimestrielle ou en solde d'opinion. Il raisonne en fin de mois et demande pourquoi son panier coûte davantage. Il ne discutera pas du PIB potentiel mais, vérifie s'il lui reste de quoi payer l'électricité, le loyer, les transports et les courses.
C'est peut-être cela, la vraie leçon des chiffres du HCP : l'économie nationale et l'économie domestique parlent parfois la même langue, mais avec des accents très différents. L'une parle en milliards, l'autre en dirhams. L'une raisonne en trimestres, l'autre attend la fin du mois avec une certaine méfiance.
Quand la croissance doit passer à la caisse
Il serait donc absurde d'opposer mécaniquement la croissance au pouvoir d'achat. Le Maroc a besoin de croissance, d'investissement, d'industrialisation, d'infrastructures et d'une agriculture plus résiliente. Les grands projets ne sont pas une lubie comptable : ils créent des capacités productives, de l'activité et, lorsqu'ils sont correctement intégrés à l'économie nationale, des emplois et des revenus. Mais la croissance ne devient véritablement convaincante que lorsqu'elle finit par se traduire dans la vie ordinaire.
Or les chiffres du HCP montrent précisément ce décalage. Au deuxième trimestre, l'agriculture a bondi de 21,2%, mais les activités non agricoles ont nettement ralenti, leur progression passant de 4,9% à 1,5%. Le secteur secondaire s'est contracté de 3,9%, tandis que la construction a ralenti. Le fameux 4% est donc loin d'être un rouleau compresseur uniforme qui aurait traversé toutes les couches de l'économie en distribuant mécaniquement ses bienfaits.
Il faut également regarder la demande intérieure. Elle continue de soutenir l'activité, mais un ménage ne peut éternellement soutenir la croissance en consommant davantage tandis que sa capacité d'épargne se contracte. A force de puiser dans la réserve, il arrive un moment où celle-ci rappelle qu'elle n'est pas une source intarissable. Même un portefeuille finit par toucher le fond.
Voilà pourquoi le -80,9 de capacité d'épargne est presque plus parlant que le 4% de croissance pour comprendre l'humeur du pays. Le premier raconte ce que le ménage pense pouvoir faire demain; le second, ce que l'économie a produit hier. Les deux sont indispensables, mais ils ne répondent pas à la même question, sans percevoir le moment de la croissance dans le quotidien. Certes, le Maroc n'est pas un pays immobile. Il avance, investit, construit, produit, exporte et gagne progressivement en poids économique. Il serait de mauvaise foi de ne pas reconnaître les progrès accomplis.
Mais un pays peut avancer vite sans que tous ses citoyens aient le sentiment d'avancer au même rythme. La difficulté du moment est de préserver la dynamique économique tout en réduisant le décalage entre les performances nationales et le ressenti des ménages. Car un citoyen qui entend «4% de croissance» et constate «toujours pas d'épargne» ne conteste pas nécessairement la statistique. Il cherche simplement sa part dans l'histoire.
Et c'est là que le chiffre de 78,3% devient difficile à ignorer. Près de huit ménages sur dix disent que leur niveau de vie s'est dégradé. Le PIB, lui, affiche 4%. Entre les deux, il y a toute la difficulté d'une économie : produire davantage est une chose, faire en sorte que cette richesse améliore effectivement la vie quotidienne en est une autre. En attendant, le Maroc avance. Le ménage aussi. Mais avec la calculatrice dans une main et la liste des dépenses dans l'autre.