Maroc: Emploi des femmes - Le Royaume brillant sur le papier, loin du compte dans les faits

Moins d'une femme sur cinq. Voilà ce que dit, avec la froideur des chiffres, la dernière analyse de la Banque mondiale sur la place des Marocaines dans l'emploi. Moins d'une sur cinq travaille ou en cherche un. Les quatre autres demeurent hors du jeu économique, parfois par choix, plus souvent parce que tout les en écarte.

Le paradoxe est d'autant plus cruel que l'institution de Washington ne s'attaque pas à un mauvais élève. Elle salue un pays qu'elle juge pionnier, dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord, en matière de budgétisation sensible au genre. Le Maroc a engagé cette démarche au tournant des années 2000. La réforme de la loi organique relative aux lois de finances, en 2015, l'a ancrée au cœur de la gestion des deniers publics. Sur le papier, la copie est brillante. Dans la vie réelle, elle reste désespérément vide.

Les instruments, il est vrai, ne manquent pas. Le rapport annuel sur le budget sensible au genre suit désormais des indicateurs d'égalité dans 35 départements ministériels. En 2024 et 2025, une méthode nouvelle a été testée pour classer les dépenses publiques et mesurer ce qu'elles apportent réellement à l'égalité entre les sexes. Le centre d'excellence dédié à ces questions, soutenu par la Banque mondiale, a formé plus de 800 agents de l'administration, au niveau central comme dans les territoires.

C'est un travail sérieux, il faut le reconnaître. Mais une administration qui apprend à compter l'égalité ne la fait pas advenir pour autant. On a bâti un édifice impeccable, doté de tableaux de bord, de classifications et de formations. Il manque l'essentiel : les femmes à l'intérieur. Le budget sait désormais les nommer. Il ne sait pas encore les employer.

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C'est dans les transports que l'analyse devient la plus accablante, et la plus instructive. Un diagnostic sectoriel conduit en 2025 par le ministère du Transport et de la Logistique sur les écarts entre femmes et hommes dans l'usage des moyens de déplacement a mis au jour une série d'obstacles. Dans le monde rural, l'offre est faible. Les infrastructures sont insuffisantes. Les services, irréguliers, ne permettent à personne de planifier une journée de travail. Et s'y ajoute la peur, celle de l'insécurité et du harcèlement, qui pèse sur chaque trajet.

Ces freins paraissent modestes à qui dispose d'une voiture et d'un horaire. Pour une femme de village, ils sont décisifs. Une route absente ou un bus qui ne passe pas suffit à fermer la porte d'un emploi. Une rue hostile fait le reste. L'emploi féminin ne se heurte donc pas seulement aux mentalités, comme on aime à le répéter pour se dispenser d'agir. Il se heurte à l'asphalte, aux horaires et à la sécurité de l'espace public, c'est-à-dire à des choix de politique publique, donc à des responsabilités qui ont un nom.

La Banque mondiale le rappelle opportunément : un budget sensible au genre ne consiste pas à réserver quelques crédits aux femmes. Il consiste à examiner comment les recettes, les dépenses et les politiques publiques affectent différemment les femmes et les hommes, puis à relier l'argent public à des objectifs mesurables d'égalité. Autrement dit, la question n'est pas de savoir combien l'on dépense, mais ce que cela change.

À l'aune de ce critère, le bilan se lit sans fard. 20 ans de méthode, des réformes, des rapports, des formations, et un taux d'activité féminine qui reste sous la barre des 20%. Aucune dépense ne mérite le label d'égalité si elle laisse intacte la situation qu'elle prétend corriger.

Il faut oser dire ce que cette statistique signifie pour le pays. Un Maroc qui laisse l'immense majorité de ses femmes à l'écart du travail se prive d'une part considérable de ses talents, de ses diplômes et de sa capacité à produire. On parle de modèle de développement tout en laissant dormir la moitié de son capital humain. L'argument ne relève pas de la seule justice, même si la justice suffirait. Il touche à l'efficacité la plus élémentaire.

Face à ce constat, la tentation sera grande, chez ceux qui gouvernent, de se réfugier derrière les bons points distribués par les institutions internationales. Le rang régional est flatteur. Il ne nourrit personne. Les compliments adressés à nos procédures ne remplaceront pas un seul emploi.

Ce qu'il faut exiger est simple, et exigeant. Que la politique des transports soit pensée comme une politique de l'emploi, d'abord pour les campagnes. Que la sécurité des femmes dans l'espace public cesse d'être un sujet de colloque pour devenir une obligation de l'État. Que chaque dirigeant qui présente un budget sensible au genre accepte d'être jugé, non sur la sophistication de ses tableaux, mais sur ce qu'ils produisent dans la vie des Marocaines.

Le Maroc a prouvé qu'il savait réformer ses outils. Il lui reste à prouver qu'il sait changer le réel. Tant que 4 femmes sur 5 demeureront en dehors du marché du travail, l'égalité restera, chez nous, une belle écriture comptable.

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