Il suffit de passer quelques minutes devant une école, à l'heure où les parents déposent leurs enfants, pour comprendre que l'incivilité marocaine n'a rien d'un phénomène marginal : elle est quotidienne, organisée, inventive et, surtout, parfaitement capable de s'adapter aux circonstances. De la route aux trottoirs, de la file d'attente à la propreté publique, le même réflexe se répète : nous exigeons des règles communes, mais nous nous accordons volontiers une dérogation personnelle dès qu'elles nous gênent.
Le civisme à géométrie variable
Devant l'établissement, le père de famille devient un modèle de vigilance: il ralentit, s'arrête au passage piéton et rappelle qu'« il faut faire attention, ce sont des enfants ». On en serait presque ému. Sauf que le même père, quatre cents mètres plus loin, franchira un feu rouge avec la sérénité de celui qui tient le Code de la route pour une oeuvre interprétable selon son emploi du temps. L'écolier a changé de statut : il n'est plus « son enfant », il est redevenu un piéton parmi d'autres.
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Telle est la subtilité de notre civisme, qui repose sur une remarquable doctrine juridique populaire : la faute dépend moins de l'acte que de l'identité de son auteur. Celui qui se gare en double file devant nous est un irresponsable ; nous-mêmes, au même endroit, sommes « obligés ». Celui qui monte sur le trottoir est un sauvage, sauf quand il faut « juste faire une course ». Celui qui grille un feu est dangereux, sauf quand nous sommes pressés. Chez l'autre, c'est de l'incivilité ; chez nous, c'est une circonstance exceptionnelle.
C'est sur la route que cette logique apparaît le plus clairement, parce qu'elle y devient visible, bruyante et parfois dangereuse.
La route, laboratoire de nos contradictions
Devant l'école, le règne des warnings
La voiture familiale y obéit à une règle simple : se garer au plus près de la porte, idéalement à l'intérieur, si l'architecture et la bonne volonté du gardien le permettent. Deuxième file ? Pourquoi pas. Troisième ? Si nécessaire. Passage piéton ? Encore mieux, il permet de déposer l'enfant avec la précision d'un service de livraison express.
Les feux de détresse, ô ironie, semblent régler la question juridique et morale du stationnement. Au Maroc, les warnings ne signalent plus un danger : ils valent permis universel de s'arrêter où l'on veut. « J'en ai pour deux minutes » : il en faudra dix, le temps de récupérer cartable, casquette, gourde et téléphone. Derrière, un taxi klaxonne, un bus attend, une moto cherche une issue. Papa, lui, accomplit une mission éducative.
Le feu rouge, ou la peur du gendarme
Le feu rouge est un laboratoire idéal de notre philosophie nationale. Certains s'arrêtent, d'autres ralentissent, regardent autour d'eux, puis décident qu'en l'absence de policier, le rouge n'est qu'une suggestion. Le plus fascinant reste celui qui vérifie d'abord qu'aucun véhicule de police n'est en vue : il ne cherche pas le danger, il cherche l'autorité. Comme si le risque n'était pas de renverser quelqu'un, mais d'être pris.
Passage piéton et klaxon
Le passage piéton mérite une place au musée de nos contradictions. À pied, on voudrait que les voitures s'arrêtent ; au volant, on découvre que le piéton peut attendre. Une mère hésite, un vieil homme patiente, personne ne freine. Et quand, par hasard, un automobiliste s'arrête, le piéton le remercie comme s'il s'agissait d'un acte héroïque. Pendant trois secondes, deux citoyens découvrent que la chaussée peut être partagée.
Le klaxon, lui, ne sert plus à avertir : il parle. Un petit coup signifie «avance», deux coups « je suis derrière toi», un coup prolongé «tu m'énerves», et plusieurs coups rapprochés constituent une dissertation complète sur la conduite d'autrui. Nous sommes peut-être le seul pays où une file de voitures bloquées s'accompagne d'un concert censé les faire avancer, comme si le volume sonore élargissait la chaussée.
Mais l'incivilité ne se limite pas à la chaussée : elle gagne aussi les espaces supposés appartenir à tous, où chacun redessine discrètement la frontière du bien commun à son avantage.
Trottoirs et parkings : la privatisation du bien commun
Le trottoir a cessé d'être réservé aux piétons. Il devient parking, terrasse, dépôt, station de scooters ou extension de commerce. Le piéton, cet usager encombrant, est prié de descendre sur la chaussée. Il y a quelque chose d'absurde à voir celui qui marche quitter l'espace qui lui est destiné pour céder la place à celui qui vient y stationner.
Le parking confirme cet individualisme spatial. Deux places libres ? Une seule voiture les occupe. Une place réservée, une sortie de garage, un passage pour personnes à mobilité réduite ? Tout devient négociable dès que les autres emplacements sont pris. La même logique se retrouve dès qu'une règle collective organise l'attente, l'accès ou le tour de chacun.
La file d'attente et le piston
Nous réclamons l'ordre, l'égalité et le respect du tour de chacun, jusqu'au moment où surgit un « ami » : « Je connais quelqu'un». Celui qui passe devant nous est un scandale ; celui qui nous fait passer devant les autres est un frère serviable. Nous dénonçons le piston avec passion, mais lui trouvons une utilité remarquable dès qu'il règle notre problème. La morale dépend de la file dans laquelle on se trouve.
Et lorsque la règle ne concerne plus seulement notre place dans l'espace, mais l'état même de cet espace après notre passage, l'amnésie civique devient encore plus commode.
La propreté publique : des déchets en vacances
Nous voulons des rues, des plages et des jardins impeccables. Mais le sachet vide, la bouteille en plastique ou le papier dont nous ne savons que faire connaissent une seconde vie sous un banc, derrière un arbre, à quelques mètres de la poubelle. Quand un autre commet le même geste, nous nous indignons contre cette mystérieuse catégorie de population, responsable de tout ce qui nous agace et dans laquelle nous ne nous incluons presque jamais.
Sur la plage, on arrive avec glacière, sacs, enfants et parasols. On s'installe, on mange, on profite. Puis on repart avec tout, sauf les déchets, qui prolongent leurs vacances sur le sable. L'année suivante, on constate que la plage est sale et l'on demande : « Mais pourquoi les gens ne respectent-ils rien? »
In fine, l'incivil, c'est toujours l'autre
Le plus amusant est que personne ne se considère comme incivil. L'incivil, c'est celui qui vient de nous couper la route, de bloquer notre trottoir, de se garer devant notre garage ou de doubler dans la file. Nous, nous avions une raison : un enfant à déposer, un médicament à acheter, un appel, une place introuvable, un « juste deux minutes ». L'incivilité devient invisible dès qu'elle nous rend service.
Tel est notre grand paradoxe : nous réclamons collectivement ce que nous refusons individuellement. Nous voulons des rues fluides et nous nous garons en double file ; des trottoirs accessibles et nous y stationnons ; des passages piétons respectés et nous les bloquons ; des feux respectés et nous négocions avec le rouge quand nous sommes pressés ; des villes propres, mais la poubelle reste une destination facultative. Nous voulons de la discipline, à condition qu'elle commence par le voisin.