L'alerte venue d'Oujda sur la présence de résidus pharmaceutiques anticancéreux dans différents compartiments de l'eau ne devrait pas être considérée comme une curiosité locale. En effet à cet égard, une étude scientifique menée par des chercheurs marocains a été publiée dans des revues scientifiques dont Discover Environment. L'alerte porte sur leur présence environnementale, leur persistance et leur élimination imparfaite par les procédés conventionnels.
Cette nouvelle révèle, également, une question autrement plus vaste : que deviennent, partout au Maroc, les substances rejetées par les établissements de santé, les laboratoires et les patients une fois qu'elles ont quitté leur usage thérapeutique? Pourtant, le pays dispose d'un cadre réglementaire pour les déchets médicaux et pharmaceutiques. Mais, entre le médicament devenu déchet, l'effluent qui rejoint le réseau et la molécule qui échappe aux traitements, subsiste une zone qui mériterait d'être regardée de beaucoup plus près.
Oujda a peut-être simplement eu le tort ou le mérite de regarder là où personne ne le faisait suffisamment. L'information est amplement sérieuse pour justifier une surveillance, mais elle ne doit surtout pas être transformée en accusation contre une ville, un hôpital ou une population. Car le véritable sujet est ailleurs : Oujda n'est vraisemblablement pas un commencement, mais un révélateur.
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A mesure que les capacités hospitalières se développent, que l'accès aux traitements progresse et que la consommation de médicaments augmente, une question s'impose : que deviennent ces produits après leur utilisation? Une partie rejoint les filières de déchets médicaux, une autre est éliminée par les patients et gagne les eaux usées, tandis que des résidus proviennent aussi de la préparation des traitements, des soins et du nettoyage des équipements. Tout ce qui entre dans un établissement de santé ne ressort donc pas nécessairement sous la forme d'un déchet identifié et traité. Une fraction peut emprunter un chemin plus discret, celui des réseaux d'assainissement et, à terme, de l'environnement. C'est là que commence la zone grise.
Quand le déchet médical sort de son circuit
Le Maroc dispose d'un cadre réglementaire encadrant la gestion des déchets médicaux et pharmaceutiques : tri, stockage, collecte, transport, traitement et élimination font l'objet de prescriptions précises, notamment pour les déchets présentant un caractère dangereux. Les rejets dans les eaux sont également soumis à des règles de contrôle et à des valeurs limites. Le problème n'est donc pas celui d'un pays sans règles. Il tient davantage à ce que ces règles ne permettent pas, à elles seules, de savoir ce que deviennent toutes les molécules une fois dissoutes dans les effluents.
Chaque année, les structures de soins marocaines génèrent quelque 7.000 tonnes de déchets médicaux, dont environ 80% sont assimilés à des déchets ménagers, annonce-t-on. Cette proportion rassurante masque une catégorie bien plus sensible : aiguilles, seringues, compresses souillées, poches et autres dispositifs à usage unique, susceptibles de contenir des agents infectieux ou des substances dangereuses.
Selon Khalid Aït Taleb, alors ministre de la Santé, les hôpitaux, selon ses dires, en produisent environ 3.500 tonnes, les cliniques privées 2.000 et les établissements de soins primaires près de 800, soit 6.300 tonnes d'autres annoncent plus de 7.000, ce qui est plus plausible. Le solde reste flou, d'autant que les soins à domicile, source diffuse, échappent à ces estimations. Une seringue ne devient pas inoffensive parce qu'elle a servi dans une maison plutôt qu'à l'hôpital : jetée dans une poubelle ordinaire, elle rejoint une chaîne de collecte qui n'est pas conçue pour elle.
Le premier danger est sanitaire : une aiguille oubliée dans un sac peut blesser un agent de collecte ou de tri, et des déchets contaminés, manipulés sans protection, peuvent transmettre des agents infectieux. Le second est environnemental. Mélangés aux ordures et envoyés en décharge, certains déchets contribuent à la contamination des sols et, selon les sites, des eaux superficielles ou souterraines. Antibiotiques, désinfectants et solvants s'y diffusent de façon moins spectaculaire qu'un déversement industriel, mais potentiellement plus insidieuse.
Les médicaments périmés ou inutilisés, jetés avec les ordures ou évacués dans les eaux usées, posent un problème comparable : leurs substances actives atteignent les milieux aquatiques. Les antibiotiques sont particulièrement préoccupants, car ces rejets peuvent favoriser la sélection et la diffusion de bactéries résistantes.
Le Maroc ne manque pas de textes à cet effet. La loi impose que les déchets dangereux soient traités, en vue de leur élimination ou de leur valorisation, dans des installations spécialisées désignées par l'administration. De nombreux professionnels de santé n'en ont cure : il n'est pas rare de trouver seringues, aiguilles et autres déchets à risque dans les poubelles proches des cliniques. Or leur récupération par des filières dédiées est indispensable pour limiter les risques de coupures et d'infections.
Une dizaine de sociétés spécialisées existent bien dans le Royaume, mais elles opèrent essentiellement sur l'axe Casablanca-Rabat. Jusqu'à quand ? En théorie, le Maroc dispose de la législation et des moyens nécessaires pour gérer ces déchets. Dans les faits, les lacunes demeurent considérables.
La loi 28-00 pose les principes, et le décret 2-09-139 de 2009 fixe les règles propres aux déchets médicaux et pharmaceutiques : tri à la source, registre de suivi, prestataire agréé, amendes pouvant atteindre 2 millions de dirhams... Reste à les appliquer. Et pour finir comme on a commencé, en 2013 déjà, un rapport syndical dénonçait à Oujda des déchets d'un centre d'oncologie stockés anarchiquement pendant des mois. Naguère le pays ne comptait que vingt broyeurs stérilisateurs, de simples appareils de désinfection. Une loi qui s'arrête à la porte de la clinique ou de l'hôpital n'est en fait qu'un texte, pas une protection.
Combien de villes regardons-nous vraiment ?
C'est sans doute la question la plus embarrassante. Que sait-on des effluents des grands centres hospitaliers de Casablanca, Rabat, Marrakech, Fès, Tanger, Agadir ou Meknès ? Quels résidus sont recherchés à la sortie des établissements, et à quelle fréquence ? Que retrouve-t-on avant et après la station d'épuration ? Que deviennent les substances qui ne sont pas éliminées ?
Il ne s'agit pas de faire de chaque hôpital un suspect, ni de chaque station un coupable, mais de savoir si la surveillance nationale est à la hauteur de ce que la science permet désormais de détecter. Car les eaux usées racontent une société : ses habitudes de consommation, ses traitements, son industrie et, aujourd'hui, les traces chimiques de son système de santé.
Le Maroc investit dans ses hôpitaux et élargit son offre de soins, ce qui est une nécessité. Mais le progrès sanitaire a aussi sa facture environnementale, qu'il serait dangereux de ne jamais regarder.