L'Association des barreaux du Maroc entre aujourd'hui dans une nouvelle phase de sa contestation de la loi n° 66.23 relative à l'organisation de la profession d'avocat, avec la suspension temporaire de l'arrêt de fourniture des services professionnels à compter du 7 octobre 2026.
Cette décision intervient après plusieurs mois de mobilisation et de durcissement du mouvement. Une phase particulièrement importante de cette mobilisation avait débuté le 15 juin, avec un arrêt des prestations professionnelles initialement prévu pour une semaine, avant d'être prolongé à plusieurs reprises. Le 20 septembre, le bureau de l'Association avait décidé de maintenir l'arrêt jusqu'au 7 octobre, avant de le suspendre temporairement à cette date.
Il convient toutefois de replacer cette séquence dans une chronologie plus longue : la contestation de la réforme avait commencé dès janvier 2026, avec un premier arrêt national du travail, avant de connaître plusieurs phases de suspension, de reprise et d'escalade.
Une contestation qui change de nature
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Le passage du « retrait du service » à sa « suspension temporaire » ne signifie donc pas nécessairement la fin du conflit. Il traduit plutôt un changement de registre.
Après plusieurs mois d'affrontements, les avocats semblent désormais déplacer le centre de gravité de leur mobilisation : de la paralysie du fonctionnement judiciaire vers la pression institutionnelle et politique.
Le choix du 7 octobre n'est d'ailleurs pas présenté par l'Association comme une simple date technique. Il intervient à la veille de l'ouverture de la nouvelle session parlementaire et après les élections législatives, dans un contexte où une nouvelle majorité et un nouveau gouvernement doivent prendre en charge les dossiers de la nouvelle législature. L'Association a explicitement lié cette échéance à la responsabilité des nouvelles institutions dans le traitement de ce qu'elle considère comme des dysfonctionnements du processus législatif.
Un conflit qui dépasse désormais la seule profession
C'est probablement là que se situe l'enjeu principal. A première vue, le conflit oppose une profession organisée à l'État autour d'une loi professionnelle. Mais sa durée et son intensité montrent qu'il touche à des questions beaucoup plus larges : l'indépendance de la profession, l'autonomie des organisations professionnelles, la place du barreau dans le fonctionnement de la justice, les rapports entre pouvoir exécutif et professions réglementées et, plus largement, les conditions de production de la loi.
L'Association des barreaux considère notamment que certaines dispositions du nouveau texte portent atteinte à l'indépendance, à la protection de la profession et à son autonomie de gestion. Il s'agit là de la position de l'organisation professionnelle et non d'un constat juridiquement établi sur l'ensemble de la loi.
Le conflit devient ainsi intéressant à observer comme un conflit sur les frontières de l'autonomie professionnelle : jusqu'où l'État peut-il réglementer une profession qui participe directement à l'administration de la justice ? Et, inversement, jusqu'où une profession peut-elle utiliser son autonomie et son poids institutionnel pour contester les choix du législateur ?
Le paradoxe du 7 octobre
Un paradoxe mérite également d'être souligné. La loi 66.23 a été publiée au Bulletin officiel le 20 août 2026 et est entrée en vigueur le même jour, après sa promulgation. Quelques jours auparavant, le 10 août, la Cour constitutionnelle avait déclaré qu'elle ne pouvait pas statuer sur la saisine concernant la conformité du texte à la Constitution, en raison d'un problème procédural lié au dossier qui lui avait été transmis. La Cour n'a donc pas procédé à un examen de fond de la constitutionnalité des dispositions de la loi.
Cette séquence est politiquement et institutionnellement significative : la loi est entrée en vigueur alors même que la contestation professionnelle n'était pas résolue et que le contrôle constitutionnel préalable n'avait pas abouti à un examen de fond.
Le conflit ne pouvait donc plus être traité uniquement comme une négociation autour d'un projet de loi. Il s'est transformé en question portant sur l'application d'un texte désormais en vigueur et sur la capacité des nouvelles institutions à rouvrir, modifier ou accompagner son déploiement.
De la mobilisation à la négociation politique
La suspension du mouvement le 7 octobre peut dès lors être interprétée comme une forme de désescalade tactique plutôt que comme une capitulation.
L'Association ne renonce pas officiellement à ses revendications. Elle suspend un moyen de pression particulièrement coûteux -- l'arrêt des services -- et laisse aux nouvelles institutions une marge pour intervenir. Le président de l'Association et plusieurs responsables de barreaux ont d'ailleurs insisté sur le fait que le retour aux tribunaux ne signifiait pas l'abandon de la mobilisation.
Cette évolution est importante sociologiquement : un mouvement professionnel ne peut pas maintenir indéfiniment une stratégie de blocage sans produire des coûts internes et externes.
A mesure que la mobilisation se prolonge, elle doit répondre à plusieurs questions : combien de temps les avocats peuvent-ils supporter le coût économique du mouvement? Comment maintenir l'unité d'une profession qui n'est pas socialement homogène? Comment préserver le soutien de l'opinion publique? Comment éviter que le conflit ne soit réduit à la défense d'intérêts corporatistes? Et surtout, comment transformer une capacité de blocage en capacité de négociation institutionnelle ?
Le véritable enjeu : qui produit la réforme de la justice ?
Le conflit autour de la loi 66.23 peut donc être lu à un niveau plus profond. La question n'est plus seulement : «Que contient la nouvelle loi sur la profession d'avocat ? » Elle est aussi :
Qui doit participer à la définition des règles qui organisent une profession située au coeur de la justice?
C'est ici que la revendication des avocats rencontre une question plus générale de démocratie participative et de coproduction de la norme.
Le Parlement demeure évidemment l'instance constitutionnelle de production de lois. Mais les professions réglementées revendiquent également une expertise particulière et un droit à la consultation lorsqu'une réforme transforme profondément leurs conditions d'exercice.
Le débat porte donc sur la frontière entre expertise professionnelle, représentation corporative et décision démocratique. Cette frontière est loin d'être simple.
Une profession peut invoquer son indépendance pour protéger la qualité du service public de la justice. Mais elle peut également être accusée de défendre ses intérêts propres sous le langage de l'intérêt général. C'est précisément cette tension qui donne au conflit sa portée politique.
Une nouvelle étape commence le 7 octobre
Le 7 octobre ne constitue donc pas nécessairement la fin de la crise. Il marque plutôt la fin d'une séquence de confrontation directe et l'ouverture d'une phase dont l'issue dépendra largement de la capacité des nouveaux acteurs institutionnels à construire un compromis.
La question centrale devient alors : le retour des avocats dans les tribunaux permettra-t-il de sortir du face-à-face entre profession et pouvoir exécutif, ou ne fera-t-il que déplacer le conflit vers le Parlement, le gouvernement et les futures instances professionnelles ?
Le véritable test sera moins la capacité des avocats à interrompre leur activité que leur capacité à transformer plusieurs mois de mobilisation en influence sur la mise en oeuvre et l'évolution de la réforme.
En ce sens, le 7 octobre constitue moins un épilogue qu'un changement de terrain de la contestation. Et c'est probablement là que commence la phase la plus intéressante à observer : non plus la bataille autour de l'adoption de la loi, mais la bataille autour de son interprétation, de sa mise en oeuvre et de la redéfinition des rapports entre l'État, la justice et une profession qui revendique son autonomie.