Au Forum mondial de l'économie circulaire de Gandhinagar, la Banque africaine de développement pousse un agenda qui pourrait transformer la manière dont l'Afrique centrale exploite ses ressources. Déchets, agriculture, équipements électroniques, matériaux, minerais : derrière la circularité se joue désormais une bataille pour la valeur ajoutée, l'emploi et les chaînes de production régionales.
L'économie circulaire n'est plus seulement une affaire de gestion des déchets. Elle s'impose progressivement comme un instrument de politique industrielle et de transformation économique. C'est l'un des enseignements du Forum mondial de l'économie circulaire (WCEF), organisé à Gandhinagar, en Inde, où la Banque africaine de développement a appelé à accélérer les investissements dans ce secteur en Afrique.
Plus de 2 500 délégués venus de plus de 65 pays ont participé à cette dixième édition. Pour la BAD, l'enjeu est désormais de rapprocher les politiques de circularité des impératifs d'industrialisation, de sécurisation des approvisionnements et de création d'emplois. Pour l'Afrique centrale, cette évolution est particulièrement stratégique. La région dispose de ressources naturelles considérables, mais demeure confrontée à une faiblesse persistante des capacités de transformation locale. L'économie circulaire ouvre un autre front : produire davantage de valeur à partir des ressources déjà extraites ou utilisées, prolonger leur durée de vie et créer de nouvelles filières industrielles régionales.
Des déchets aux chaînes de valeur
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Le potentiel est considérable. Selon les données présentées au Forum, les pertes céréalières post-récolte atteignent environ 4 milliards de dollars par an en Afrique. La valorisation des déchets municipaux pourrait représenter jusqu'à 8 milliards de dollars annuels. Les équipements électroniques mis au rebut contiennent également plusieurs milliards de dollars de matières premières valorisables.
Pour l'Afrique centrale, ces flux peuvent devenir des marchés. Dans les grandes agglomérations de la CEMAC et de la RDC, la croissance urbaine génère chaque année d'importants volumes de déchets ménagers, industriels, électroniques et de construction. Leur collecte, leur tri, leur transformation et leur réutilisation pourraient favoriser l'émergence de PME spécialisées, d'emplois techniques et de nouvelles activités industrielles.
Mais l'enjeu dépasse largement les capitales. L'agriculture, l'agro-industrie, le bois, les matériaux de construction et les équipements électriques offrent également des possibilités de récupération, de transformation et de réemploi. La question est donc moins de savoir comment éliminer les déchets que de déterminer qui contrôlera les nouvelles chaînes de valeur qu'ils représentent.
Le test du marché régional
C'est ici que l'Afrique centrale est confrontée à son principal défi : la fragmentation des marchés. Une économie circulaire performante nécessite des volumes suffisants, des normes communes, des infrastructures logistiques, des données fiables et des règles prévisibles. Pour les pays de la CEMAC et de la CEEAC, la construction d'un véritable marché régional des matières recyclées et des produits reconditionnés pourrait ainsi devenir un levier supplémentaire d'intégration économique.
L'harmonisation des réglementations, la circulation des matières secondaires et la mutualisation de certaines infrastructures pourraient permettre aux entreprises de dépasser la seule dimension nationale. Le potentiel est d'autant plus important que l'Afrique centrale possède plusieurs économies complémentaires. La République démocratique du Congo dispose d'importantes ressources minières, le Cameroun d'une base agricole et industrielle diversifiée, le Congo et le Gabon de puissants secteurs liés aux ressources naturelles et forestières, tandis que les autres économies de la région peuvent contribuer à différents maillons des chaînes régionales. L'objectif ne serait donc pas simplement de recycler davantage, mais de construire des filières régionales de transformation.
Une nouvelle bataille pour la valeur
Le calendrier démographique donne une dimension supplémentaire à cette transformation. En 2050, une personne sur quatre dans le monde devrait vivre en Afrique, tandis que les besoins en logements, infrastructures et biens de consommation vont fortement augmenter. Pour l'Afrique centrale, le risque serait de répondre à cette demande en important massivement des produits finis, puis d'exporter les déchets et les matières récupérables.
L'alternative consiste à intégrer la circularité dans la stratégie d'industrialisation : réparer plutôt que remplacer, transformer plutôt qu'exporter, récupérer plutôt que jeter, produire régionalement plutôt que dépendre systématiquement des importations. La prochaine phase de l'ACEF, envisagée pour 2027-2032, doit justement rapprocher les stratégies nationales des investisseurs et des entreprises. Après Kigali, qui avait accueilli le premier WCEF organisé en Afrique en 2022, le message venu de Gandhinagar est clair : l'économie circulaire entre dans la bataille mondiale pour les ressources et les marchés.
Pour l'Afrique centrale, l'enjeu sera de ne pas rester au stade des politiques publiques et des projets pilotes. La véritable réussite se mesurera à la capacité de transformer les déchets, les matières agricoles, les équipements usagés et les ressources récupérées en entreprises, en emplois et en chaînes de valeur régionales.