Maroc: Le pouvoir d'achat perd encore de son pouvoir

Après le choc du carburant au 1er octobre où le gasoil a pris 80 centimes au litre et l'essence 39 centimes, le ménage marocain découvre la deuxième facture : celle des déplacements, du panier alimentaire et des dépenses auxquelles il devient plus difficile de dire oui. Les prix n'ont pas besoin de remonter pour continuer à faire mal : ils sont déjà là, bien installés, et le portefeuille a eu le temps de comprendre. Le pouvoir d'achat ne disparaît jamais en une seule fois.

Le marché pétrolier fournit, certes, une partie de l'explication. Le prix du brut et surtout celui des produits raffinés restent soumis aux tensions internationales. Les professionnels du transport bénéficient d'ailleurs toujours d'un dispositif de soutien destiné à amortir l'impact des carburants. C'est nécessaire. Mais une explication économique n'a jamais payé le plein d'une voiture ni rempli le panier d'une famille.

Les statistiques parlent de croissance et de modération des prix ; Aïcha, elle, parle surtout de ce qu'il reste à la fin du mois. Une semaine plus tard, elle en subit les conséquences, dans les trajets que l'on hésite à faire, dans les courses que l'on reporte, dans les petits plaisirs que l'on supprime et dans la fin d'un mois qui semble soudain commencer beaucoup plus tôt que prévu.

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Le plein a changé, le reste suivra

Le carburant devient ainsi beaucoup plus qu'un produit vendu à la pompe. Il est le prix du déplacement, mais aussi une composante du coût de transport des marchandises. Le camion qui amène les légumes au marché, celui qui livre les produits alimentaires, les matériaux ou les biens de consommation ne roule pas à la bonne volonté. Lorsque le gasoil augmente, la hausse voyage avec lui. Elle ne s'arrête pas au réservoir du particulier ; elle prend la route vers le marché, l'épicerie, le restaurant, le chantier et, finalement, le panier du consommateur.

Pire, dans plusieurs villes, des taxis envisagent ou ont envisagé, une augmentation des tarifs d'environ un dirham, précisément pour absorber le renchérissement de leurs charges. La hausse n'est donc déjà plus seulement une affaire d'automobilistes. Elle commence à toucher la mobilité quotidienne, cette dépense que l'on ne peut pas toujours supprimer, contrairement à une sortie au restaurant ou à l'achat d'un vêtement.

Le panier ne ment pas même quand les statistiques restent sages

Il y a dans cette affaire une petite cruauté statistique. Les chiffres peuvent annoncer une inflation modérée tandis que le ménage constate que certaines dépenses deviennent plus lourdes. Les dernières données disponibles du HCP montrent précisément ce décalage : en août, l'indice général des prix à la consommation reculait de 0,3% sur un an, alors que les prix du transport progressaient de 7,3%. Sur le seul mois d'août, les prix alimentaires avaient augmenté de 0,9%, avec notamment +2,8% pour les poissons et fruits de mer, +2,8% pour le lait, le fromage et les œufs, +2,2% pour les viandes et +1% pour les légumes.

Aïcha, elle, ne fait évidemment pas ses courses avec un panier «corrigé des variations saisonnières». Elle achète ce qu'il faut pour le déjeuner, le dîner et le petit-déjeuner. Elle regarde le prix de la viande, hésite devant le poisson, compte les œufs, compare les légumes et finit parfois par choisir en fonction de ce que son portefeuille autorise plutôt que de ce que sa famille avait prévu de manger.

Les derniers relevés du marché de gros de Casablanca donnent d'ailleurs une photographie instructive de cette semaine. Entre le 30 septembre et le 7 octobre, le prix de gros de la viande bovine est passé d'un minimum de 75 à 79 DH le kilo, avec un plafond à 108 DH. La viande ovine, elle, a reculé, passant de 120-125 à 110-118 DH. La tomate est montée jusqu'à 6,50 DH le kilo, contre 5,50 auparavant, la courgette jusqu'à 9 DH, tandis que la pomme de terre reste comprise entre 3 et 5,50 DH. L'avocat, aliment de luxe lui, a baissé jusqu'à 15-25 DH. Preuve, s'il en fallait, que tout n'augmente pas et que le panier alimentaire n'obéit heureusement pas à une loi universelle de la hausse.

Mais ces prix sont ceux du gros, pas ceux que paie Aïcha au détail. Entre le marché de gros et son quartier, il reste le transport, les intermédiaires, les pertes, les charges et la marge du commerçant. Et c'est précisément là que le carburant peut jouer les trouble-fêtes. Une hausse de 80 centimes du gasoil ne signifie pas mécaniquement que la tomate prendra 80 centimes. Elle signifie que l'ensemble de la chaîne doit absorber un coût supplémentaire, et que quelqu'un finira nécessairement par en supporter une partie. Suivez d'autres regards !

Aïcha avait déjà commencé à compter avant octobre

Le plus intéressant est peut-être que la hausse du carburant n'arrive pas dans un portefeuille vierge. Aïcha faisait déjà ses comptes avant le 1er octobre. Le dernier baromètre du HCP sur le moral des ménages le montre avec une précision qui laisse peu de place à l'optimisme de circonstance : au deuxième trimestre 2026, 38,7% des ménages déclaraient devoir s'endetter ou puiser dans leur épargne pour couvrir leurs dépenses. Seuls 2,6% affirmaient parvenir à épargner. Et 43,8% estimaient que leur situation financière s'était dégradée au cours des douze derniers mois.

Voilà pourquoi il faut regarder la hausse du carburant une semaine après son entrée en vigueur et non seulement le soir de son annonce. Le premier jour, on compte les centimes. Sept jours plus tard, on commence à compter les renoncements. On choisit le produit moins cher. On puise un peu dans l'épargne. Puis un peu plus. Et l'on se convainc que le mois suivant sera meilleur. C'est une politique économique domestique d'une remarquable sophistication, conduite autour de la table de cuisine avec une calculatrice et beaucoup moins de marge que dans les salles de réunion.

Le paradoxe est que les grands indicateurs économiques racontent simultanément une histoire plutôt flatteuse. La croissance nationale a atteint 4% au deuxième trimestre et la consommation finale des ménages a progressé de 4,1% en volume. Le pays continue donc de produire, d'investir et de consommer. Très bien. Mais Aïcha ne vit pas dans les comptes nationaux. Elle vit dans son quartier, son marché, son taxi, sa station-service et son relevé bancaire.

Le vrai indice s'appelle « fin du mois »

C'est ici que se situe le véritable sujet. Le pouvoir d'achat ne se résume pas à l'évolution de l'IPC, au taux de croissance ou au salaire nominal. Il se mesure aussi à travers une question beaucoup plus prosaïque : combien reste-t-il dans le portefeuille lorsque toutes les dépenses incompressibles ont été payées ?

Aïcha n'a peut-être pas vu son salaire baisser. Mais si le transport coûte davantage, si certains produits alimentaires prennent quelques dirhams, si les services répercutent leurs propres charges et si l'épargne sert à absorber les imprévus, son pouvoir d'achat réel se contracte malgré tout. C'est toute la subtilité de la période : l'économie peut continuer à afficher des signes de solidité pendant que les ménages, eux, continuent de serrer leur budget.

Le pouvoir d'achat ne s'écroule pas forcément avec fracas. Il peut simplement rétrécir, centime après centime, renoncement après renoncement, jusqu'à ce que ce qui était autrefois considéré comme normal devienne un luxe soigneusement négocié avec le portefeuille.

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