Sénégal: Sport de masse - Sueur et partage, le rituel de la Corniche Ouest

A Dakar, oubliez les salles de sport privées ! Tous les soirs, alors que le soleil s'éclipse derrière l'Atlantique, la côte de la capitale sénégalaise se transforme en un gigantesque gymnase à ciel ouvert. Entre la moiteur de l'hivernage et les complicités en wolof, nous nous sommes immergés, le 21 juillet, dans un poumon social où hommes et femmes sculptent leurs corps autant que leur liberté.

Dix-neuf heures trente à peine à Dakar, ce 21 juillet, qu'une marée humaine s'empare de la Corniche Ouest. Sous la moiteur étouffante de l'hivernage, les habitants de la capitale sénégalaise ne marchent pas ; ils courent, s'étirent, poussent... fraternisent.

A Dakar, métropole portuaire aux quatre millions d'habitants située à l'extrême ouest du Sénégal et du continent, la promenade n'est pas qu'un simple liseré de bitume, c'est un véritable poumon social où bat le coeur de la ville. Chacun fait de cette immense agora le théâtre de sa propre discipline.

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En ce début de soirée semi-éclairé par les derniers rayons du soleil couchant, un air lourd enrobe ce front de mer. L'océan Atlantique est teinté d'or et de gris. Arrivant avec le souffle puissant du grand large, les vagues cognent l'enrochement en un fracas régulier tandis que l'odeur iodée du plan d'eau se mélange à celle du camphre et du beurre de karité dont certains pratiquants de sport se sont enduits les muscles.

Le trottoir de l'artère côtière, récemment élargi, s'est mué en un théâtre à ciel ouvert d'un élan athlétique unique. L'espace enregistre un flux ininterrompu de personnes. Des jeunes, des adultes, des femmes et même des enfants, en groupe ou seuls, viennent y consumer le trop-plein d'énergie d'une journée de labeur. Les silhouettes se découpent contre la lumière rasante du crépuscule.

Une grappe de coureurs slaloment entre les marcheurs. Le regard fixé sur l'horizon, ils jettent des coups d'oeil intermittents sur l'écran de leurs montres connectées qui affichent le rythme cardiaque et les kilomètres parcourus. Derrière eux, Florian Gondou court tout seul. Il avance à son rythme. Vêtu du maillot du Réal Madrid trempé de sueur, cet expatrié congolais fréquente la corniche depuis 5 ans. Il y vient tous les deux jours. En courant. Son lieu d'habitation, Fass, est situé à une demi-dizaine de kilomètres.

Les muscles de la falaise

« La santé n'a pas de prix. Et on sait tous l'importance du sport pour la santé, surtout qu'on ne se nourrit plus correctement dans nos villes. Pratiquer le sport n'est donc plus une option à la vérité. Merci au gouvernement sénégalais qui a compris cet enjeu en nous offrant cet espace. » Dit-il avant de poursuivre aussitôt sa course. Le cliquetis de ses baskets sur le sol en béton décoratif se mêle aux pulsations des enceintes Bluetooth portatives qui rythment les mouvements d'un petit groupe de sportifs ayant pris leurs quartiers en contrebas du trottoir, à une encablure de la place du Souvenir Africain.

Mais ce qui impressionne le plus sur la Corniche Ouest, ce sont les plateformes aménagées, s'apparentant à un gymnase géant à ciel ouvert. En effet, sont fixées dans le sol, sur quelques kilomètres, de nouvelles machines high-tech de fitness et de musculation. Offerts au Sénégal par la Chine et inaugurés il y a seulement une semaine, ces équipements modernes ont été pensés pour le sport de masse et le bien-être collectif. Leur accès est libre à toute heure et gratuit.

Ce soir, les adeptes de la musculation ont pris possession des lieux. Vélo, abdo, biceps, flexion... la palette des exercices est infinie. Des jeunes hommes au torse sculpté s'agrippent aux nouvelles barres de fer. Ils enchaînent les tractions au rythme des encouragements en wolof. « Goor gui, doli ! (Ndlr, Mon vieux, ajoutes-en encore ! » S'écrie un pratiquant à son voisin d'en face.

Il se nomme Lassana Cissé, étudiant en fac d'anglais. Il s'est abonné au gymnase de la Corniche il y a deux ans. Tous les soirs, il s'y rend après les cours. Là, il vient de finir des abdos couchés, il s'attaque à présent aux dips. « Après ça, je ferai des squats flexion. En fait, je travaille toutes les parties de mon corps en fonction du matériel disponible. Ici, tout est de qualité, et l'accès libre m'encourage à venir tous les soirs me rafraîchir la tête. Je travaille mes pectoraux, mes bras, mes cuisses et mon endurance », énumère le jeune homme entre deux respirations profondes.

À même le sol, des dizaines de pratiquants exécutent des séries de pompes synchronisées. Leurs visages sont tendus par l'effort, perlés de sueur sous l'effet de l'humidité pesante de ce mois de juillet. L'esprit de collectivité domine : on s'interpelle, on s'encourage même sans se connaître. A deux pas de Lassana, Eugène Mangal est à fond dans le développé couché.

Chez lui, la pratique sportive est une passion qu'il nourrit depuis la tendre enfance. « J'ai toujours eu envie de transformer mon physique. Du coup, je suis là tous les jours, du lundi au vendredi. L'Etat a aménagé le coin pour la population. Autant en profiter », se réjouit-il. Et il ajoute : « Rien qu'en venant regarder les gens courir ou transpirer sur les barres de fer, ça fait plaisir. On a aussi la possibilité de tisser des liens d'amitié. C'est un lieu d'épanouissement. »

Communion sociale

A une dizaine de mètres, Moussa Dione, 31 ans, termine ses étirements. Le corps sculpté par des années de pratique, cet habitant de la Médina ne raterait ce rendez-vous pour rien au monde. Vêtu d'un débardeur quelque peu usé et d'un short de l'équipe de football du Sénégal, il incarne cette jeunesse dakaroise pour qui la corniche est une seconde maison. C'est son fief.

Moussa s'approche d'une structure de barres parallèles scellées dans le béton. Autour de lui, son groupe de sport. Une véritable communauté de quartier. Les salutations rituelles s'échangent, combinant dévotion, respect et taquineries. « Nanga def, Mbaa yaa ngi am jamm ? (Ndlr, Comment ça va solide gaillard ?) » Lance un de ses camarades en lui serrant la main avant d'enchaîner par un claquement de doigts sonore. « Alhamdoulilah, niougui ci kawam ! (Ndlr, Dieu soit loué, on est là-dessus !) », répond Moussa avec un grand sourire, le regard déjà tourné vers la barre de traction.

L'ambiance est à la fois décontractée et d'une exigence physique absolue. Ici, le relâchement n'a pas sa place. Quand un des plus jeunes du groupe commence à faiblir lors d'une série de pompes, Moussa hausse le ton pour stimuler sa fierté : « Hé, bagn ko ! Gor fit la ! Ndank ndank la louga di dèmë ! (Ndlr, Hé, ne fuis pas l'effort ! Un homme, c'est le courage. C'est petit à petit qu'on atteint son but !) ».

Motivé par ces paroles, le jeune homme serre les dents et valide ses trois dernières répétitions sous les applaudissements du groupe. Pour Moussa, le sport sur la corniche dépasse la simple quête esthétique, c'est une école de la vie, l'expression pure du « Jom » (l'honneur, la dignité en wolof).

Alors que le ciel s'embrase d'un dernier éclat pourpre, il s'assoit sur un banc pour récupérer une bouteille d'eau fraîche achetée cinq minutes plus tôt à un jeune vendeur ambulant. Il observe la foule qui continue de défiler. « Ici, il n'y a pas de riches ou de pauvres », confie-t-il, le souffle encore court. « Tout le monde transpire sous le même soleil. C'est aussi ça Dakar ! », s'exclame-t-il.

L'énergie de la piste

Plus loin, le sable fin d'une crique accueille les lutteurs. Pieds nus dans l'arène improvisée, ils travaillent leurs appuis et leur corps-à-corps, s'enduisant les bras de sable pour améliorer la prise. À trois cents mètres de là, face à la silhouette sombre de l'île de Gorée au loin, Fatou B., galbe affûté dans un ensemble de running turquoise, presse le pas en ajustant ses écouteurs sans fil.

La trentaine révolue, Fatou a fait de la corniche son lieu de décompression après les longues journées de bureau au Plateau et le stress de la maison. Elle est une figure de la présence féminine massive et affirmée qui redéfinit l'espace public dakarois.

Pour elle, pas de musculation lourde ce soir. Son créneau : le fractionné et la marche rapide. Elle est avec trois copines. Le groupe s'élance sur la piste piétonne, le rythme est soutenu. La chaleur humide de la nuit tombante rend chaque inspiration exigeante. Mais la motivation des autres sportifs prend le dessus. « Sama xale yu jigeen yi, bunu xaddi, waaw ! (Ndrl, Hé, les filles, on ne relâche pas ok ! », lance un autre coureur pour donner le tempo. « Aïda, taïss ! Gor fit la ! (Aïda, courage ! Un esprit fort !) », crie Fatou à son tour à sa voisine qui commence à ralentir.

À 19h35, le ciel est passé de l'orange au violet profond. La nuit est presque complètement tombée. Les lampadaires solaires s'allument un à un. Fatou et ses amies terminent leur boucle par une séance d'étirements. Les rires retentissent, les gourdes de jus frais passent de main en main.

« Avant, les femmes n'osaient pas s'approprier la corniche le soir », explique Fatou en s'essuyant le front avec sa serviette. Elle poursuite en affirmant : « Aujourd'hui, on est chez nous. Le sport nous donne une force physique, mais surtout une liberté mentale. C'est notre santé avant tout ! »

À Dakar, le sport n'est donc pas qu'une activité physique, c'est un rituel social, un exutoire collectif face à la frénésie urbaine et aux rigueurs du quotidien.

Regard : Ça devrait inspirer

A-t-on besoin de rappeler l'importance du sport pour la santé et la cohésion ? Avec sa longue façade maritime, sa démographie juvénile et ses ambitions de puissance régionale, la Côte d'Ivoire dispose de tous les atouts pour concevoir son propre modèle de littoral sportif connecté, inclusif et populaire, qui contribuerait à renforcer la cohésion sociale, la santé publique, la valorisation des talents et l'attractivité touristique.

Les espaces pour réaliser un tel projet ne se comptent pas. A Abidjan, des zones comme la Corniche de Cocody (en cours d'aménagement), les bords de la lagune ébrié en Zone 4 - Boulevard de Marseille, ou encore le front de mer de Port-Bouët dont l'aménagement n'en finit pas, sont des corridors parfaits pour ce type de projet socio-sportif. Quand on sort d'Abidjan, des villes comme Grand-Bassam et San Pedro, deuxième ville portuaire du pays, seraient des jumelles idéales de la Corniche dakaroise.

Installer des modules de fitness à ciel ouvert, des pistes cyclables sécurisées et des parcours de running le long des artères côtières, permettrait, comme à Dakar, de démocratiser l'accès au sport, hors des complexes fermés ou des salles privées payantes et donc pas à la portée de tous. Paul Valéry disait que « c'est en copiant (ce qui est bon) qu'on invente ».

Mais, un tel aménagement ivoirien ne doit pas simplement copier le modèle sénégalais ; il doit l'adapter. Aménager, par exemple, des mini-terrains de Maracana, juxtaposés à des agrès de musculation modernes, créerait un écosystème unique, profondément ancré dans l'Adn d'Abidjan.

La Côte d'Ivoire a déjà prouvé au monde sa capacité à bâtir des infrastructures sportives de premier plan et est entrée dans une ère de culture sportive globale. Aménager un front de mer ou de lagune pour le sport de masse ne serait pas un luxe, mais un investissement de santé publique, de sécurité urbaine et de fierté nationale.

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