Lorsque le conflit a forcé Hajer Othman, une informaticienne de Khartoum, à fuir sa maison en 2023, elle est arrivée dans le village de sa mère dans l'État du Nord du Soudan avec pour seul bagage sa détermination. Sa mère lui a suggéré de devenir agricultrice, une idée qui lui a d'abord semblé impossible. Mais grâce au Projet de production d'urgence de blé au Soudan (SEWPP), financé par le Groupe de la Banque africaine de développement et mis en oeuvre par le Programme alimentaire mondial (PAM), Hajer a trouvé une bouée de sauvetage.
Grâce à des semences améliorées, des engrais et une formation, elle a commencé à cultiver du blé -- et de l'espoir.
« Nous sommes arrivés sans rien, mais nous ne voulions pas être un fardeau ; nous devions trouver un moyen de subvenir à nos besoins », se souvient Mme Othman.
La réussite de Hajer a incité d'autres femmes déplacées à suivre son exemple. Ensemble, elles ont transformé des terres arides en champs de blé et de légumes, formant un petit réseau de petites exploitantes agricoles qui reconquièrent leur autonomie grâce à l'agriculture. Dès la première saison, elle a couvert les besoins alimentaires de sa famille et gagné environ 1 000 dollars en trois mois -- une somme supérieure au revenu annuel moyen du Soudan -- en vendant des gombos frais, des concombres et des pastèques.
« Nous avons pris la décision d'être productifs, et non passifs », dit-elle. « Nous ne voulions pas rester bloqués à attendre de l'aide. Aujourd'hui, nous sommes passés du statut de personnes déplacées à celui d'agriculteurs rentables ».
Dans les États de Gezira, du Nil fluvial, du Nord et du Nil Blanc, le projet a soutenu plus de 313 000 petits exploitants agricoles, dont 22 000 femmes, en leur fournissant des semences certifiées, des engrais et des formations. L'amélioration des semences et la formation ont permis d'augmenter les rendements de 20 à 30 %, leur permettant de produire plus de 645 000 tonnes de blé sur 300 000 hectares de terres.
« Avant ce projet, j'avais à peine les moyens d'acheter des semences certifiées », a déclaré Ahmed Awad, un agriculteur de 36 ans originaire d'Al-Golid, dans l'État du Nord. « Aujourd'hui, mes rendements en blé ont augmenté de près d'un tiers et j'ai même installé un système solaire chez moi pour pallier les coupures d'électricité. L'agriculture assure à nouveau la subsistance de ma famille, même en ces temps difficiles ».
Le projet de 76 millions de dollars, approuvé en décembre 2022, s'inscrit dans le cadre plus large de la Facilité africaine de de production alimentaire d'urgence de 1,5 milliard de dollars de la Banque -- une réponse ambitieuse et audacieuse pour aider les pays membres africains à faire face aux perturbations dans l'approvisionnement en denrées alimentaires, déclenchées en partie par la crise céréalière mondiale. Cette facilité a permis de soutenir quelque 14 millions d'agriculteurs africains grâce à des prêts et des dons dans 35 pays. À ce jour, la Facilité s'est associée au secteur privé pour distribuer 462 000 tonnes de semences climato-intelligentes et trois millions de tonnes d'engrais à travers le continent.
« Ce que la Facilité africaine de production alimentaire d'urgence au Soudan et d'autres pays africains ont pu accomplir en seulement deux ans -- produisant 43,5 millions de tonnes supplémentaires de denrées alimentaires, est un exemple de la manière dont la Banque produit un impact mesurable à grande vitesse », a déclaré Martin Fregene, responsable de la vice-présidence chargée de l'Agriculture et du Développement humain et social de la Banque.
Ces investissements du Groupe de la Banque au Soudan sont intervenus à un moment où les champs de blé du pays étaient au bord de l'effondrement.
« Des années d'instabilité politique, de chocs climatiques et la crise mondiale des céréales ont rendu le Soudan très dépendant des importations -- y compris jusqu'à 80 % de son blé », explique Mary Monyau, cheffe du bureau pays pour le Soudan de la Banque. « Lorsque les prix mondiaux du blé ont triplé, même le pain est devenu un symbole de désespoir ».
En collaboration avec le ministère soudanais de l'Agriculture et la Société de recherche agricole, le Projet de production d'urgence de blé au Soudan a distribué plus de 16 800 tonnes de semences de blé climato-intelligentes et 41 000 tonnes d'engrais par le biais d'un système de bons électroniques certifiés.
Dans l'État voisin du Nil, le projet a permis à Rekham Al Ahimer d'avoir accès à une moissonneuse-batteuse qui a rendu la récolte plus efficace, réduisant ainsi les pertes de production. Au cours des saisons précédentes, son champ produisait 1,6 tonne de blé par hectare. Depuis, la production a doublé pour atteindre 3,8 tonnes.
« La pénurie de semences de qualité et le coût élevé des engrais limitaient auparavant mes rendements », indique M. Al Ahimer. « Aujourd'hui, je produis suffisamment de blé pour garantir l'accès de ma famille à une bonne alimentation et nos conditions de vie générales se sont améliorées, car nous avons pu utiliser les fonds épargnés pour répondre à d'autres besoins essentiels. »
Malgré les défis posés par l'insécurité, les pénuries d'électricité et l'inflation, ce projet a prouvé que, dans les contextes fragiles, investir dans les agriculteurs, c'est investir dans la stabilité. Grâce à la détermination, au partenariat et à l'innovation, le Projet de production de blé d'urgence au Soudan a transformé la crise en opportunité.
« Ce projet nous a donné les outils nécessaires pour nous remettre sur pied », explique M. Awad avec gratitude.
Après le succès de la phase I, la phase II du Projet de production d'urgence de blé au Soudan sera lancée le 16 octobre 2025.