Il y a des défaites qui ne disent pas leur nom. Et il y a des rejets qui ferment des portes, parfois, définitivement.
Le désaveu de plus de vingt pays de l'Union Africaine contre la candidature de Macky Sall au poste stratégique de Secrétaire Général de l'Organisation des Nations Unies (ONU) n'est pas un simple revers diplomatique. C'est une rupture. Une fracture. Un signal politique majeur que l'on aurait tort de minimiser. Confidentiel Afrique publie le décryptage du journaliste Babou Birame FAYE et les dessous de cartes de cette élection qui va se jouer en coulisses au Conseil de Sécurité
Dans les codes souvent implicites, mais, redoutablement efficaces de la diplomatie internationale, une règle domine : aucun candidat ne peut prétendre représenter un continent qui ne le soutient pas. Or, en l'état, Macky Sall se retrouve dans une position inconfortable, presque intenable : celle d'un homme qui ambitionne de parler au nom de l'Afrique, dont une partie significative de l'Afrique refuse déjà la voix.
Mais, derrière cette lecture politique, une autre réalité, plus froide, plus institutionnelle, s'impose
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Dans le processus de désignation du Secrétaire Général de l'Organisation des Nations Unies, ce ne sont pas les équilibres africains qui tranchent en dernier ressort. Sa Charte, dans son article 97, clé de voûte du système, reste le Conseil de sécurité. C'est lui qui recommande un candidat à l'Assemblée Générale, laquelle se contente ensuite d'entériner, sans pouvoir, réellement, modifier ce choix. Et dans ce cercle restreint, dominé par les cinq membres permanents (États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni, le droit de veto fait la loi.
Autrement dit, les positions de l'Union Africaine, aussi importantes soient-elles politiquement, ne suffisent pas juridiquement. Elles donnent le ton, influencent les perceptions, construisent ou détruisent une dynamique. Mais, elles ne décident pas.
Du coup, la véritable bataille se joue ailleurs, dans les couloirs feutrés du Conseil de Sécurité, là où se négocient les équilibres globaux, les alliances stratégiques et les intérêts des grandes puissances.
Et c'est précisément là que le rejet africain devient lourd de conséquences. Car, même s'il n'est pas décisif en droit, il devient déterminant en pratique. Un candidat affaibli sur son propre continent arrive fragilisé devant les grandes puissances. Il négocie en position de faiblesse. Il inspire moins confiance. Il devient, en somme, un pari risqué dans un système qui privilégie la stabilité et le consensus.
Sur le papier, Macky Sall peut encore être élu. Rien ne lui interdit de poursuivre la course. Cependant, dans la réalité des rapports de force, ses chances se réduisent considérablement. Sans soutien africain fort, et sans un travail intensif de lobbying auprès des membres du Conseil de Sécurité, sa candidature apparaît, aujourd'hui, comme sérieusement compromise.
Ce (ou éventuel?) rejet n'est pas sans effets immédiats. Il installe un doute sur sa crédibilité internationale, fragilise son image d'homme de consensus et réduit sa capacité à incarner une figure fédératrice. Et au-delà de sa personne, il interroge le positionnement diplomatique du Sénégal, longtemps perçu comme une puissance d'équilibre, respectée et influente.
Par ailleurs, ce moment révèle une transformation plus profonde. L'Union africaine envoie, aussi, un message clair : l'époque des candidatures portées sans adhésion réelle est en train de s'achever. La légitimité ne se décrète plus. Elle se construit, d'abord, au niveau national, puis continental, avant de prétendre s'imposer au monde.
Derrière ce rejet, des recompositions sont à l'oeuvre. Des blocs se redessinent. Des ambitions émergent. Et dans ce nouveau paysage, Macky Sall apparaît, pour certains, comme une figure rattrapée par des controverses de sa gouvernance et par des fractures présumées, laissées derrière lui.
Dès lors, plusieurs trajectoires se dessinent, mais, toutes convergent vers une même réalité : sa marge de manoeuvre est étroite. Le retrait stratégique pourrait lui permettre de préserver une partie de son capital symbolique. Le maintien en lice serait synonyme de confrontation directe, avec un rapport de force froid. Quant à un retournement spectaculaire, il supposerait une capacité de lobbying intense auprès des membres du Conseil de Sécurité et une recomposition rapide des alliances, un scénario possible en l'état.
La vraie question n'est, donc, plus de savoir s'il peut encore être élu. Elle est de comprendre s'il dispose encore des leviers pour inverser une dynamique qui lui échappe. Et à ce stade, la lucidité s'impose : ses chances sont-ils juridiquement intactes? Bien sûr. Politiquement? Moins sûr.
En diplomatie, perdre le soutien d'une partie de son continent, n'est pas, seulement, perdre des voix. C'est perdre une base, une légitimité, une stature. Et dans un système dominé par les grandes puissances, cela revient souvent à entrer dans la négociation avec un handicap majeur.
L'Afrique vient, en creux, de rappeler une vérité fondamentale : on ne représente pas un continent sans son adhésion. Et même lorsque la décision finale se joue ailleurs, cette adhésion reste la première des forces... ou la première des faiblesses.
Peut-être assistons-nous ici à la fin d'un cycle. Celui d'un leadership qui s'imposait à l'international sans avoir consolidé, jusqu'au bout, son socle continental. Affaire à suivre.
