Afrique: Assemblées annuelles de la BAD, «elles seront vraiment un tournant»

Assemblées annuelles de la BAD 2026
interview

Ce lundi 25 mai, s'ouvrent à Brazzaville, les assemblées annuelles de la Banque africaine de développement (BAD). Un premier rendez-vous pour Sidi Ould Tah nommé en 2026 à la tête de l'institution dans un contexte international chaotique. Avec un thème principal, la mobilisation des ressources à grande échelle sur le continent. Carlos Lopes, ancien secrétaire exécutif de la Commission économique pour l'Afrique et enseignant à l'Université du Cap, décrypte les enjeux de ce rendez-vous pour RFI.

Ce lundi s'ouvrent les assemblées annuelles de la BAD. Sont-elles spéciales cette année, selon vous ?

Je crois qu'elles sont particulières pour trois raisons. La première, c'est que nous avons à la BAD un nouveau président. Pendant les six derniers mois, il a fait des réunions de toutes sortes avec les différents participants du système financier et les gouvernements. Et donc il faut qu'il nous présente maintenant le résultat de ces consultations. Deuxième raison importante, c'est le fait que la réunion a lieu dans un contexte géopolitique extrêmement difficile.

L'Afrique a démontré depuis le début de cette guerre du Golfe, une volonté d'aller au-delà de la résilience et de pouvoir avoir un autre niveau d'ambition. Et donc, comme il a fait approuver récemment, le consensus d'Abidjan, qui est un consensus pour la création d'une nouvelle architecture africaine de financement, il va falloir qu'il puisse détailler de quoi il s'agit. Et comment on va pouvoir affronter la crise du Golfe dont il est lui-même un expert puisqu'il a travaillé dans cette région.

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Et finalement, la troisième grande attente par rapport à ces assemblées générales, c'est de savoir exactement quelle sera la relation entre cette nouvelle architecture africaine et la zone de libre-échange continental. C'était jusqu'à maintenant le projet phare de l'Afrique qui a expérimenté un manque de financement. Il va donc falloir savoir comment dans les domaines qui comptent, notamment l'industrialisation, on va pouvoir changer cette réalité.

Mais quand vous voyez les grandes messes africaines de ces derniers mois, vous vous rendez compte qu'il y a un certain optimisme. Ce qui est un peu en contradiction avec le pessimisme qui prévaut dans d'autres parties du monde. Je pense que c'est parce que les Africains se rendent de plus en plus compte que la solution, il va falloir la trouver sur le continent. Ceci indépendamment des difficultés que nous subissons tous. Notamment l'importation de l'inflation, les conséquences de la guerre en termes de distributions, de possibilités économiques, des systèmes de production qui sont perturbés. Il y a un certain optimisme et dans ce sens, ces assemblées, seront vraiment un tournant, je pense.

Le grand thème de ces assemblées est « mobiliser des ressources à grande échelle ». Comment le continent peut-il y parvenir ?

Il faut changer un peu le logiciel. Jusqu'à maintenant, on pensait que l'aide au développement, les prêts concessionnels et autres formes de soutien aux investissements étrangers étaient la solution. Mais on se rend de plus en plus compte qu'il y a énormément d'épargne en Afrique qui n'est pas utilisée pour le développement africain.

Les montants sont autour de 4 000 milliards de dollars si l'on compte les fonds de pension, les fonds souverains, les réserves des banques centrales, les banques commerciales, les systèmes d'assurance, etc. Il faut donc faire en sorte que cet argent soit utilisé pour le développement du continent. La régulation et la volonté politique pour cette transformation est essentielle.

Pourquoi ces fonds disponibles sur le continent, n'y sont pas investis ?

Si vous êtes par exemple gestionnaire d'un fonds de pension, votre mandat vous permet de prendre un certain nombre de risques limités. Et la classification de risque en Afrique est exagérée, on le sait, par les agences de notation. Quand on est soumis à cette évaluation de risque, on est un peu peureux d'investir vers le continent. Et donc on préfère mettre l'argent sur des gestionnaires extérieurs, comme par exemple BlackRock, Bloomfield etc. Pour changer cela, il va falloir que le système financier africain soit construit comme un écosystème, ce qui n'est pas le cas actuellement.

La Banque africaine de développement doit être une espèce de leader dans le principe de subsidiarité, où elle participe au capital d'autres institutions financières africaines pour qu'elles puissent utiliser cette relation pour mobiliser des crédits additionnels. Cela a été testé par l'actuel président de la Banque africaine de développement dans son mandat antérieur à BADEA.

Et il a pu multiplier le capital par six. Son objectif maintenant, c'est de faire de même avec la BAD, qui est une institution beaucoup plus importante, et multiplier - avec ce principe de subsidiarité - le capital par dix. Il va falloir également utiliser sa dimension pour pouvoir faire des sortes de consortia qui permettent de faire des investissements de plus grande dimension, de plus grande portée. Je pense que c'est un des problèmes que nous avons.

Il y a énormément de projets qui sont financés à un niveau micro, mais ceux qui font vraiment la différence en termes d'intégration du continent, ce sont des projets qui ont besoin de plusieurs pays qui se mettent ensemble. Et cette mécanique est extrêmement difficile parce que justement, il n'y a pas d'appétit à cause des évaluations de risques. Ce type de projets est beaucoup plus complexe et a besoin effectivement d'un écosystème qui n'existe pas pour le moment.

Quand la BAD parle de réformer l'architecture financière, cela signifie donc qu'elle endosse le risque pour inciter les investissements ?

Pas seulement. Si vous voulez développer l'industrialisation, vous avez besoin d'infrastructures d'une certaine caractéristique. Ces [processus] d'investissements peuvent être extrêmement longs et peu efficaces. Pour n'importe quel petit projet de barrage, de routes, etc. Il y a quatre, cinq, six organisations dans le même projet. Chacune réalise une petite partie, et chacune fait de son côté son travail d'approbation, de « due diligence ».

C'est très, très lent. Et donc vous avez entre sept et dix ans pour approuver un projet. La BAD peut changer complètement cela en faisant travailler l'ensemble des institutions comme un écosystème. Comme ça, on fait une seule vérification de tout ce qui est nécessaire pour l'approbation d'un projet. Vous avez certaines institutions qui se spécialisent dans certains domaines, plutôt que de se chevaucher et de toutes faire les mêmes choses.

Et comment on aboutit à cela ?

Il va falloir avoir un « compact » [rassemblement] entre les différentes institutions financières africaines. Il va falloir créer un système de garantie qui est commun. Il va falloir introduire le principe de subsidiarité dans les différentes institutions. Il va falloir que les organes qui sont supposés être responsables pour la régulation se mettent ensemble aussi avec des caractéristiques différentes de celles qui ont été jusqu'à maintenant suivies.

Donc, c'est toute une architecture - c'est pourquoi ça s'appelle une architecture - qui est différente. Mais c'est possible parce qu'on est dans un moment où les gens se rendent compte qu'après tous les débats sur le financement climatique, on n'a pas vu grand chose. Après la pandémie, il y a eu énormément de promesses, notamment d'utilisation de droits de tirage spéciaux du FMI mais l'Afrique n'a eu finalement que 5 % des dotations.

Et toutes les autres promesses n'ont pas vu le jour. Maintenant, il y a la réduction de l'aide qui est de l'ordre de presque un quart depuis deux ans selon l'OCDE. Et donc tout cela a créé un espace de réflexion qui permet aux gens de penser à autre chose. Et c'est justement le moment où la BAD veut, et cette Assemblée est particulièrement importante, changer un peu la donne.

 

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