Pendant des décennies, l'histoire du coton africain a suivi un scénario bien connu. Le continent produit du coton, l'exporte à l'état brut, tandis que sa transformation s'effectue ailleurs. Les vêtements reviennent ensuite sur les marchés africains sous forme de produits finis, avec toute la valeur ajoutée, les emplois qualifiés et le savoir-faire industriel créés hors du continent.
Aujourd'hui, cette dynamique commence à évoluer.
Non pas parce que l'Afrique découvre soudainement son potentiel, mais parce que gouvernements, industriels, investisseurs, partenaires au développement et grandes marques internationales partagent désormais le même constat : l'Afrique ne manque ni de coton, ni de main-d'œuvre, ni de débouchés commerciaux. Ce qui lui fait encore défaut, c'est le maillon industriel capable de relier ces différents atouts.
Le « chaînon manquant » de la filière
Dans l'industrie textile, ce maillon est souvent qualifié de « missing middle » , le « chaînon manquant ». Il regroupe les activités de filature, de tissage, de tricotage, de teinture, d'ennoblissement textile et l'ensemble des industries intermédiaires qui transforment la fibre en produits compétitifs.
Combler cette lacune constitue probablement la plus grande opportunité industrielle de l'Afrique. C'est à ce niveau que se créent une grande partie de la valeur ajoutée, des emplois qualifiés et de la compétitivité à long terme.
Les signes d'évolution sont déjà visibles.
Les investissements dans les parcs textiles, les capacités industrielles et les chaînes de valeur régionales se multiplient. Plusieurs pays producteurs de coton cherchent à transformer davantage leur production localement, tandis que d'autres renforcent leur industrie textile et de l'habillement.
Cette progression reste toutefois inégale.
L'Afrique pourrait exporter près de 5,8 milliards d'euros de vêtements en coton en 2026 , mais seulement 15 % de ces échanges devraient s'effectuer à l'intérieur du continent. La majorité des fils, tissus et intrants textiles continue d'être importée d'Asie.
Ces chiffres illustrent une réalité simple : la transformation est engagée, mais les capacités industrielles régionales demeurent insuffisantes pour modifier profondément le fonctionnement du secteur.
Plusieurs Afriques, plusieurs trajectoires
Il serait d'ailleurs réducteur de parler d'une seule industrie textile africaine.
En Afrique de l'Ouest et en Afrique centrale, une grande partie du coton est encore exportée sous forme brute, ce qui pousse les gouvernements à investir dans les filatures, les usines de tissage, la confection et les infrastructures logistiques.
À l'inverse, d'autres régions du continent disposent déjà de chaînes de production largement intégrées qui approvisionnent les marchés internationaux.
Autrement dit, il n'existe pas une seule transition industrielle, mais plusieurs trajectoires qui avancent à des rythmes différents.
Les acheteurs recherchent des écosystèmes, pas seulement des usines
Au fil de mes quinze années d'expérience auprès de grandes marques internationales, une leçon s'est imposée : les décisions d'approvisionnement ne reposent presque jamais sur une seule usine performante.
Les acheteurs recherchent avant tout des écosystèmes industriels .
Une usine peut décrocher un contrat important, mais elle ne suffit pas à modifier durablement l'attractivité d'un pays.
Les donneurs d'ordre veulent pouvoir compter sur plusieurs fabricants, des capacités complémentaires, une logistique fiable, des normes internationales de conformité, des coûts compétitifs, une traçabilité efficace et des volumes suffisants pour accompagner leur croissance.
En réalité, ils investissent davantage dans la résilience de toute une filière que dans une simple capacité de production.
L'intégration régionale comme levier industriel
C'est précisément là que l'intégration régionale prend tout son sens.
Aucun pays africain n'a besoin de développer seul l'ensemble de la chaîne de valeur textile.
Partout dans le monde, les grandes régions industrielles reposent sur la spécialisation.
Le coton est cultivé là où les conditions agricoles sont favorables.
Le fil est produit là où les capacités industrielles existent déjà.
Les tissus sont tissés, tricotés, teints et ennoblis dans les régions disposant des compétences techniques et des infrastructures adaptées.
Enfin, les vêtements sont confectionnés puis exportés via les corridors logistiques les plus performants.
Cette répartition des activités permet à chaque pays de valoriser ses avantages comparatifs plutôt que de dupliquer les investissements.
C'est dans cette perspective que la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) peut devenir bien davantage qu'un simple accord commercial : une véritable plateforme industrielle continentale.
La confiance des investisseurs reste déterminante
Le regard porté sur l'Afrique évolue rapidement.
Les investisseurs considèrent de plus en plus le continent comme l'une des dernières grandes frontières mondiales de la production manufacturière.
Mais les décisions d'investissement demeurent fondées sur des critères très concrets.
Les entreprises investissent là où les politiques publiques sont prévisibles, où les infrastructures logistiques sont fiables et où les règles restent stables dans la durée.
Malgré les ambitions continentales, les différences persistantes en matière de procédures douanières, de cadres réglementaires et de mise en œuvre des accords régionaux continuent d'influencer les décisions des investisseurs.
La confiance acquise dans un pays ne se transfère pas automatiquement à un autre.
Les acheteurs ont aussi un rôle stratégique
Les organisations représentant les acheteurs internationaux peuvent également contribuer davantage à cette transformation.
Au-delà de la simple passation de commandes, elles peuvent transmettre une vision claire de la demande future, accompagner le développement des fournisseurs africains et transformer des projets pilotes en véritables partenariats industriels.
Elles disposent également d'une connaissance très concrète des obstacles qui empêchent certains pays de répondre aux exigences des chaînes d'approvisionnement mondiales.
Les difficultés liées aux infrastructures, aux normes ou aux procédures administratives ne sont pas pour elles des concepts théoriques : ce sont les raisons pour lesquelles une commande est perdue ou un délai de livraison n'est pas respecté.
Cette expertise peut devenir un outil précieux pour orienter les réformes publiques.
Les défis demeurent réels
Les sceptiques rappelleront, à juste titre, que les ambitions textiles de l'Afrique ne sont pas nouvelles.
Les parcs industriels, les accords commerciaux ou les annonces d'investissements ne suffisent pas, à eux seuls, à créer des usines compétitives et des emplois durables.
Le coût élevé de l'énergie, les lenteurs aux frontières, les pénuries de compétences, l'instabilité des politiques publiques ou encore la concurrence des grands centres manufacturiers asiatiques demeurent des défis majeurs.
Ces difficultés sont bien réelles.
Mais elles plaident en faveur d'une meilleure mise en œuvre des politiques, et non d'un renoncement.
Des progrès importants ont déjà été accomplis.
Les corridors de transport s'améliorent, les plateformes douanières numériques se développent et les infrastructures logistiques se modernisent dans plusieurs régions.
Cependant, les retards aux frontières, les exigences documentaires variables d'un pays à l'autre et une application inégale des accords commerciaux continuent d'allonger les délais et d'alourdir les coûts.
Or, pour les acheteurs internationaux, la fiabilité est souvent aussi importante que le prix.
Miser aussi sur le marché africain
L'avenir du textile africain ne dépendra pas uniquement des marchés internationaux.
Le continent possède également l'une des populations les plus jeunes et les plus dynamiques du monde.
Uniformes scolaires, vêtements professionnels, textiles médicaux, linge hôtelier, vêtements de sport, distribution moderne et essor des marques africaines de mode représentent autant de marchés en pleine expansion.
Construire des chaînes de valeur régionales compétitives signifie donc répondre à la fois aux besoins des consommateurs africains et aux attentes des marchés internationaux.
Un marché régional plus solide rendrait l'industrie textile africaine plus résiliente et moins dépendante de la demande extérieure.
Passer de « Made from Africa » à « Made in Africa »
Après près de quinze années passées au sein de l'industrie textile et de l'habillement en Afrique, j'ai eu le privilège d'observer de près la transformation industrielle de l'Afrique de l'Est.
À mes débuts, les discussions portaient essentiellement sur une question : l'Afrique est-elle capable de produire de manière compétitive ?
Aujourd'hui, la question est différente : comment augmenter cette capacité à grande échelle ?
Cette évolution est fondamentale.
La transformation industrielle demande du temps.
Aucun écosystème manufacturier performant ne se construit en quelques années.
Ce qui nourrit aujourd'hui mon optimisme n'est pas une annonce d'investissement ou le succès d'une seule usine.
C'est la convergence progressive entre les gouvernements, les industriels, les investisseurs, les organismes de développement, les organismes de certification et les acheteurs internationaux.
Les États créent un environnement favorable.
Les industriels investissent dans la productivité, les compétences et les partenariats régionaux.
Les partenaires techniques renforcent les capacités, la conformité et les certifications.
Les investisseurs financent les infrastructures industrielles.
Les acheteurs assurent l'accès au marché et donnent la visibilité nécessaire aux investissements de long terme.
Lorsque tous ces acteurs avancent ensemble, une véritable transformation devient possible.
Et cette transformation est déjà en marche.
L'avenir du textile africain ne dépendra pas uniquement d'une production accrue de coton, ni du succès isolé d'un pays.
Il dépendra de la capacité du continent à relier ses différents atouts pour bâtir des écosystèmes industriels régionaux capables de transformer la fibre jusqu'au produit fini.
La question n'est donc plus de savoir si l'Afrique peut produire.
Elle le peut déjà.
Le véritable défi est désormais de produire davantage, de manière compétitive et intégrée.
Si l'Afrique parvient à combler son « chaînon manquant », elle ne se contentera pas d'exporter davantage de vêtements.
Elle retiendra une plus grande part de la valeur créée, développera des emplois qualifiés, renforcera son tissu industriel et bâtira des chaînes d'approvisionnement plus résilientes.
Pendant des décennies, le continent a exporté des matières premières tout en important la richesse créée à partir de celles-ci.
Le prochain chapitre consiste à inverser cette logique.
Passer du « Made from Africa » au « Made in Africa » n'est pas un simple slogan.
C'est une ambition industrielle capable de redéfinir durablement la place de l'Afrique dans l'industrie mondiale du textile et de l'habillement.
Par Nursema Cil, ambassadrice africaine de la mode durable et experte en approvisionnement textile.