Tanzanie: Les investissements dans le textile pourraient permettre à la Tanzanie de combler le maillon manquant de sa filière cotonnière

Les investissements dans le secteur textile aident la Tanzanie à combler son retard en matière d'industrie manufacturière

La Tanzanie produit davantage de coton que son industrie textile n'est capable d'en transformer. Résultat : l'essentiel de la fibre est exporté, tandis que les fabricants de vêtements et les créateurs de mode importent encore une grande partie des tissus dont ils ont besoin. De nouveaux investissements pourraient permettre de combler ce déficit industriel, de créer des emplois manufacturiers et de retenir davantage de valeur ajoutée dans l'économie nationale.

Créatrice de mode tanzanienne, Fatuma Hamis exerce son métier dans l'un des principaux pays producteurs de coton d'Afrique. Pourtant, la plupart des tissus qu'elle utilise proviennent... de Chine.

Hormis quelques textiles traditionnels comme le kanga et le vitenge , elle explique qu'il est difficile de trouver localement la diversité de tissus nécessaire à son activité.

« Les tissus que j'utilise viennent de Chine. Ici, nous ne trouvons pratiquement que le kanga et le vitenge, mais cela ne suffit pas pour répondre aux besoins de la création de mode », explique-t-elle.

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Son témoignage met en lumière l'un des principaux paradoxes de la filière cotonnière tanzanienne : le pays produit et exporte du coton, mais continue d'importer une grande partie des tissus utilisés par ses stylistes et ses industriels de l'habillement.

Une filière encore incomplète

Selon le Tanzania Cotton Board (TCB) , la Tanzanie a produit 222 057 tonnes de coton graine au cours de la campagne 2025/2026.

Mais les capacités limitées de filature, de tissage et de fabrication textile empêchent le pays de transformer une grande partie de cette production.

En moyenne, seuls 20 à 30 % de la fibre de coton sont transformés localement, tandis que 70 à 80 % sont exportés sous forme de coton brut.

Ces chiffres illustrent l'un des principaux défis industriels du pays : connecter la production agricole à une industrie textile et de l'habillement en pleine croissance.

Le coton fait vivre des milliers de producteurs et génère d'importantes recettes d'exportation. Pourtant, une grande partie de la valeur ajoutée est créée à l'étranger.

La Tanzanie dispose d'installations capables d'égrener le coton graine pour produire de la fibre, mais manque encore d'usines de filature, de tissage, de tricotage, de teinture et d'ennoblissement textile.

Développer les capacités de transformation

Pour Renatus Luneja , directeur général par intérim du Tanzania Cotton Board , la faiblesse des capacités industrielles explique largement cette situation.

« Les industries tanzaniennes ne transforment actuellement qu'entre 25 000 et 30 000 tonnes de fibre de coton par an, un volume très inférieur à la production nationale », souligne-t-il.

Selon lui, le gouvernement et le secteur privé travaillent désormais ensemble afin de renforcer l'ensemble de la chaîne de valeur du coton en encourageant les investissements dans la filature, le textile et la confection.

Parmi les projets structurants figure la création de la zone industrielle de Nyamatara , à Mwanza, destinée à accueillir des entreprises spécialisées dans la transformation du coton et d'autres produits agricoles.

Le gouvernement a déjà versé plus de 4 milliards de shillings tanzaniens d'indemnisation pour l'acquisition des terrains nécessaires.

Les premiers travaux d'infrastructure, notamment les raccordements électriques, ont débuté, tandis que les procédures d'aménagement urbain sont toujours en cours.

Aucune date officielle d'ouverture n'a encore été annoncée.

Selon Renatus Luneja, la montée en puissance de la transformation locale passera également par des réformes réglementaires et un environnement plus favorable aux investissements industriels.

Attirer davantage d'investisseurs

Pour Venance Mashiba , responsable de la zone centrale de la Tanzania Investment and Special Economic Zones Authority (TISEZA) , la stratégie nationale couvre désormais l'ensemble de la chaîne de valeur.

« Nous encourageons les investissements à tous les niveaux : la production de coton, l'égrenage, la filature, la fabrication de textiles et la confection de vêtements », explique-t-il.

Les investisseurs bénéficient déjà d'incitations publiques destinées à favoriser l'industrialisation.

Toutefois, l'accès au foncier industriel ainsi que certaines procédures administratives continuent de ralentir les nouveaux projets.

Une industrie de l'habillement en pleine émergence

Certaines entreprises tanzaniennes démontrent déjà qu'il est possible de créer de la valeur localement.

Créée en 2022, Taven Garments fabrique des t-shirts, des uniformes scolaires, des vêtements professionnels et d'autres articles destinés au marché national.

L'usine emploie plus de 300 personnes , principalement de jeunes travailleurs intervenant dans la coupe, la couture, les finitions et le contrôle qualité.

Mais son fonctionnement illustre également les limites actuelles de la filière.

Selon l'expert textile Elias Ipyana Sollo , l'entreprise s'approvisionne en partie auprès de producteurs locaux, notamment A to Z Textile Mills .

Cependant, une proportion importante des tissus continue d'être importée de Chine , de Turquie et des Émirats arabes unis , faute d'une offre locale suffisante.

« Des entreprises comme celle-ci contribuent à l'économie nationale grâce aux emplois qu'elles créent et aux impôts qu'elles versent », souligne-t-il.

Les industriels restent néanmoins confrontés à plusieurs difficultés : coûts élevés de production, accès limité aux matières premières et forte concurrence des produits importés.

Selon Sollo, une meilleure disponibilité des intrants industriels, une industrie textile locale plus développée et une logistique commerciale plus performante permettraient d'améliorer significativement leur compétitivité.

Les créateurs aussi attendent davantage de tissus locaux

Le déficit de production textile affecte également les stylistes et les petits ateliers de confection.

Fatuma Hamis s'est lancée très jeune dans la création vestimentaire avant de suivre une formation professionnelle en 2022.

Depuis, elle a développé sa clientèle et estime que le secteur de la mode tanzanienne dispose d'un fort potentiel de croissance.

« Les opportunités sont nombreuses. Les Tanzaniens aiment faire confectionner leurs vêtements, ce qui peut stimuler le développement du marché », affirme-t-elle.

Mais les créateurs ne pourront bâtir une véritable industrie de la mode locale sans un accès régulier à des tissus compétitifs, disponibles dans différentes qualités, couleurs, grammages et finitions.

Selon elle, une production nationale plus abondante permettrait de réduire les coûts, de renforcer les petites entreprises du secteur et de créer davantage d'opportunités économiques.

Transformer le coton plutôt que l'exporter

Pour l'économiste Aloyce Mchunga , le principal problème de la Tanzanie n'est pas la disponibilité du coton mais sa faible capacité à le transformer.

Il estime que les changements de politique économique ainsi que le déclin de nombreuses coopératives agricoles ont largement contribué à l'affaiblissement des industries de transformation qui existaient autrefois.

« L'absence d'une industrie cotonnière forte est l'une des principales raisons pour lesquelles la Tanzanie continue d'exporter du coton brut au lieu de produire davantage de fil, de tissus et de vêtements », explique-t-il.

Selon lui, le développement de la transformation locale permettrait de créer des emplois industriels, d'accroître les revenus nationaux et d'améliorer la compétitivité du pays sur les marchés régionaux et internationaux.

Il appelle à des investissements soutenus tout au long de la chaîne de valeur, depuis la production agricole jusqu'à l'industrie textile, ainsi qu'à l'introduction de technologies modernes.

Il recommande également de réduire progressivement la dépendance du pays aux vêtements importés, notamment ceux de seconde main.

Le défi du marché du « mitumba »

Les vêtements d'occasion, connus sous le nom de mitumba , occupent une place importante dans la consommation tanzanienne.

Ils offrent des vêtements abordables aux ménages tout en faisant vivre des milliers de commerçants.

Toute restriction sur ces importations aurait donc des conséquences économiques et sociales importantes si la production nationale n'était pas capable de proposer des vêtements en quantité suffisante et à des prix accessibles.

Pour Veronica Dankala , consommatrice de vêtements de seconde main, le choix est avant tout économique.

« Il est rare d'acheter un vêtement d'occasion et de croiser quelqu'un portant exactement le même modèle, contrairement aux vêtements neufs produits en série », explique-t-elle.

Le prix constitue également un facteur déterminant.

Elle peut acheter un vêtement de seconde main pour environ 5 000 shillings tanzaniens , alors qu'un vêtement neuf équivalent coûte généralement entre 25 000 et 50 000 shillings .

« Mes moyens financiers ne me permettent pas d'acheter régulièrement des vêtements coûteux. Les vêtements d'occasion me permettent de bien m'habiller tout en respectant mon budget. »

Produire localement pour mieux concurrencer

Pour Samson Jonathan Kabuko , commerçant spécialisé dans les vêtements de seconde main, une partie des consommateurs considère encore les vêtements importés comme étant à la fois moins chers et de meilleure qualité que certains produits fabriqués localement.

« Si les vêtements fabriqués en Tanzanie étaient de meilleure qualité et vendus à des prix compétitifs, je suis convaincu que les consommateurs les choisiraient davantage », estime-t-il.

Selon lui, les pouvoirs publics doivent renforcer leur soutien à l'industrie textile afin qu'elle puisse concurrencer efficacement les importations de vêtements d'occasion.

Pour l'économiste Aloyce Mchunga, la Tanzanie dispose pourtant de solides atouts pour rivaliser avec des producteurs africains tels que l'Éthiopie, l'Égypte ou encore le Kenya.

Grâce à ses terres agricoles, à sa main-d'œuvre et à son potentiel de production cotonnière, le pays possède les bases nécessaires pour bâtir une industrie textile compétitive.

« Si la Tanzanie investit durablement sur l'ensemble de la chaîne de valeur, de la production de coton jusqu'à la fabrication textile, elle pourra créer des emplois industriels, accroître ses exportations et retenir une plus grande partie de la valeur ajoutée dans son économie », affirme-t-il.

Pour atteindre cet objectif, le pays devra développer ses capacités de filature et de tissage, sécuriser son approvisionnement en énergie, améliorer les infrastructures, faciliter l'accès au financement, moderniser les technologies, simplifier les procédures administratives et stimuler la demande pour les produits fabriqués localement.

La Tanzanie possède déjà le coton, des usines de confection et une industrie de la mode en pleine croissance.

Ce qui lui manque encore, c'est le maillon industriel capable de relier ces différents secteurs.

Combler ce déficit permettra non seulement d'exporter moins de fibre brute, mais aussi de produire davantage de fil, de tissus et de vêtements, tout en créant des milliers d'emplois industriels.

Le véritable succès viendra le jour où des créatrices comme Fatuma Hamis pourront s'approvisionner en tissus entièrement fabriqués en Tanzanie.

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