Les décideurs africains, les partenaires au développement et les experts financiers ont appelé à généraliser l'usage de la comptabilité du capital naturel (CCN) pour orienter les politiques économiques, attirer les investissements et soutenir le développement durable du continent.
Cet appel a été lancé lors du troisième Forum africain des politiques sur le capital naturel, tenu les 6 et 7 octobre 2026 à l'hôtel Skylight d'Addis-Abeba, en Éthiopie. Le forum a été organisé par le Groupe de la Banque africaine de développement, en collaboration avec le ministère éthiopien de la Planification économique et du Développement et le Groupe de la Banque mondiale.
La comptabilité du capital naturel chiffre la valeur de ressources comme les forêts, l'eau, les terres, les minéraux et la biodiversité, ainsi que leurs retombées pour les populations et les économies. Elle aide les gouvernements à aller au-delà des indicateurs économiques traditionnels, comme le produit intérieur brut (PIB), pour une prise de décision plus éclairée sur le développement, les dépenses publiques et les investissements.
Le forum a réuni des responsables gouvernementaux, des représentants d'instituts nationaux de statistique, des partenaires au développement, des représentants du secteur privé, de la société civile et du monde universitaire autour du thème « Des comptes aux politiques : positionner la comptabilité du capital naturel pour la transformation des politiques, des finances et des investissements en Afrique ». Les participants ont exploré comment l'Afrique peut mieux reconnaître et tirer parti de ses richesses naturelles. Ils ont examiné des études de cas par pays et des présentations sur des technologies récentes, comme l'intelligence artificielle et les outils géospatiaux, susceptibles d'améliorer la comptabilité du capital naturel.
« Partout en Afrique, nos terres, nos forêts, nos eaux, notre biodiversité, nos océans et nos minéraux soutiennent les moyens de subsistance et les économies, a déclaré Hannah Abebe, chef de cabinet au ministère éthiopien de la Planification économique et du Développement. Pourtant, ces contributions sont souvent absentes des évaluations économiques, des budgets publics, des choix d'investissement. Les négliger risque de privilégier les gains à court terme au détriment de la prospérité à long terme. »
« L'établissement des comptes n'est pas l'objectif final, a déclaré Mahlodi Tau, directeur en chef à l'Institut national sud-africain de la biodiversité et président de la Communauté de pratiques sur la comptabilité du capital naturel en Afrique. La véritable valeur de la comptabilité du capital naturel réside dans son utilisation. Nous souhaitons que les données probantes relatives au capital naturel éclairent la planification du développement, les politiques, la budgétisation, les finances et les investissements. »
Mobiliser les richesses naturelles de l'Afrique pour le développement
Le Forum a souligné que les ressources naturelles et les services écosystémiques contribuent à hauteur d'environ 60 % au PIB du continent, tandis que les secteurs liés à la nature représentent près des deux tiers des emplois dans de nombreux pays africains. Malgré cet énorme potentiel économique - le Groupe de la Banque africaine de développement estimait le capital naturel de l'Afrique à 7 600 milliards de dollars en 2020 -, la valeur des ressources naturelles reste insuffisamment prise en compte dans les évaluations économiques nationales et les décisions d'investissement.
Paolo Augusto, économiste principal chez Landscape Alliance, a qualifié ce décalage de « paradoxe africain », dans lequel les indicateurs économiques conventionnels ne parviennent pas à rendre compte de la richesse naturelle considérable du continent.
Les participants ont également examiné comment l'attribution d'une valeur économique à la nature pouvait influencer les décisions d'investissement. Rayne Van den Berg, de Capitals Coalition, a expliqué comment une évaluation de la valeur environnementale et sociale globale d'un domaine forestier en Tasmanie (Australie) avait révélé des bénéfices pour la société près de dix fois supérieurs à ceux enregistrés dans son bilan financier traditionnel. Elle a ajouté que la présentation de ces données probantes avait permis d'attirer l'attention des investisseurs et des dirigeants de l'entreprise.
Des représentants du Kenya, du Ghana, de l'Afrique du Sud et du Nigeria ont partagé leurs expériences. James Thuo, spécialiste des systèmes d'information géographique au Bureau national des statistiques du Kenya, a décrit un parcours de 14 ans qui a abouti à la mise en place d'un Compte des flux d'énergie physique (PEFA), désormais intégré à la comptabilité nationale. Cet outil permet au Kenya de mesurer l'activité économique parallèlement aux ressources naturelles, au-delà des indicateurs traditionnels du PIB. En Afrique du Sud, la Stratégie nationale de comptabilité du capital naturel, lancée en juin 2021, a contribué à intégrer progressivement la nature et la biodiversité dans les décisions économiques et environnementales au niveau national.
Les panélistes ont également souligné l'importance de la participation de l'Afrique à l'élaboration des normes internationales de reporting et d'évaluation de la durabilité.
« L'Afrique va être évaluée selon une norme qu'elle n'a pas élaborée, à l'aide de données qui ne lui appartiennent pas et à un coût qu'elle ne peut pas contrôler », a averti Eugene Itua, de l'African Green Economy and Sustainability Institute (Institut africain de l'économie verte et de la durabilité), exhortant les institutions africaines à façonner activement les cadres mondiaux émergents.
Transformer les données probantes en investissements et en actions
Pour l'avenir, les participants ont souligné la nécessité de renforcer la coordination institutionnelle, d'accroître les capacités techniques et de mieux intégrer les données sur le capital naturel dans les stratégies nationales de développement. Ils se sont également mis d'accord sur une matrice d'actions pour le suivi au niveau national.
Bekele Shiferaw, responsable du Programme mondial sur le développement durable de la Banque mondiale, a déclaré qu'il fallait évoluer de la simple production de statistiques vers leur utilisation concrète dans la prise de décisions politiques. Il a, par ailleurs, rappelé la nécessité de faire bénéficier les communautés locales, qui protègent les ressources naturelles, des retombées de leur gestion durable.
En conclusion des discussions, Innocent Onah, chargé en chef des Ressources naturelles au Groupe de la Banque africaine de développement, a dégagé quatre priorités : traduire les comptes du capital naturel en décisions d'investissement ; renforcer l'appropriation et la coordination institutionnelles ; développer les compétences techniques capables de produire des données crédibles afin d'attirer des financements ; et faire du secteur privé un acteur clé. Il a également insisté sur l'importance de la formation continue, notamment via des plateformes comme l'Africa Natural Capital Academy.
Le forum a réaffirmé l'engagement commun à faire du capital naturel de l'Afrique un moteur mesurable de la transformation économique, de l'investissement durable et de l'amélioration des conditions de vie.