Autrefois, dans les communautés rizicoles de la région de Central River, la saison sèche marquait l'arrêt des activités agricoles, et les champs étaient plongés dans le silence. Privés d'irrigation, d'intrants fiables et d'accès au crédit, les petits exploitants dépendaient presque exclusivement des précipitations pour produire. Une fois la récolte achevée, il ne restait plus qu'à attendre la saison suivante. La saison des pluies dictait le calendrier agricole.
Cette réalité est en train de changer grâce au « Projet 2 du Programme multinational de renforcement de la résilience à l'insécurité alimentaire et nutritionnelle au Sahel » (P2-P2RS) : des agriculteurs de 19 districts des régions de Lower River, Central River et West Coast ont désormais accès à des semences améliorées, à des services de labour mécanisé, à des infrastructures d'irrigation alimentées à l'énergie solaire et à des intrants adaptés à l'agriculture climato-intelligente.
Le « P2-P2RS » est une initiative dotée de 17,75 millions de dollars, cofinancée par le Fonds africain de développement, le guichet concessionnel du Groupe de la Banque africaine de développement. Pour la première fois, dans un grand nombre de communautés en Gambie, la culture des champs tout au long de l'année s'impose comme une perspective crédible.
« Le riz que j'ai récolté sert à nourrir ma famille, me procure un revenu et me donne aussi de l'espoir pour l'avenir. » Jonyeh Dampha, rizicultrice à Jenoi, dans la région du Lower River
Le « P2-P2RS » concerne 67 200 bénéficiaires de façon directe ou indirecte. Il est l'un des trois grands programmes agricoles financés actuellement par le Groupe de la Banque africaine de développement en Gambie. Il s'ajoute au « Programme régional de développement de chaînes de valeur rizicoles résilientes en Afrique de l'Ouest » (REWARD), lancé en juillet 2025 en Gambie : REWARD cible 8 000 ménages et 120 000 bénéficiaires indirects par le biais de périmètres d'irrigation modernes, de systèmes semenciers améliorés et de meilleurs débouchés commerciaux. Ensemble, ces programmes représentent l'investissement agricole le plus important de l'histoire du pays.
La sécurité alimentaire, principal défi de la Gambie
En Gambie, le riz n'est pas simplement une culture. C'est l'aliment de base, avec une consommation par habitant d'environ 117 kilogrammes par an, soit plus du double de la moyenne mondiale. Pour autant, environ 19 % de cette consommation sont produits localement.
Ce défi structurel résulte d'une combinaison de facteurs qui ont historiquement limité la compétitivité de la production nationale : la dépendance à l'agriculture pluviale dans un pays où les précipitations sont saisonnières et de plus en plus irrégulières ; l'accès limité aux semences améliorées et aux intrants ; l'insuffisance des infrastructures post-récolte ; et la faiblesse de la connexion entre les producteurs et les marchés. Ainsi, la Gambie, pays traversé par un fleuve et disposant de millions d'hectares de terres basses potentiellement irrigables, importe l'essentiel de ce que sa population consomme.
Les investissements en cours visent précisément à combler cet écart. Le projet REWARD a pour objectif de fournir des infrastructures d'irrigation modernes, des systèmes semenciers améliorés et des services de mécanisation au sein de pôles intégrés de production rizicole pilotés par le secteur privé. Le « P2-P2RS » réhabilite des jardins maraîchers et des rizières, distribue des semences et des engrais adaptés à l'agriculture climato-intelligente et soutient l'élevage de petits ruminants et la production avicole comme source complémentaire de revenus pour les ménages vulnérables. Le « Programme mondial pour l'agriculture et la sécurité alimentaire » (GAFSP), également supervisé par la Banque africaine de développement, relie directement la production des petits exploitants au programme d'alimentation scolaire, garantissant le fait que les produits agricoles locaux sont achetés et servis sous forme de repas à plus de 39 000 écoliers.
« Avant cette initiative, je cultivais sans aucune certitude d'avoir des clients ou d'obtenir des prix équitables. Aujourd'hui, je peux planifier ma production en toute confiance, investir dans la taille de mon exploitation et approvisionner régulièrement les écoles en produits frais et en légumes. Les revenus stables que je perçois désormais ont amélioré les conditions de vie de ma famille et m'ont redonné espoir en l'avenir. » Satou Hata Ceesay, agricultrice à Mamud Fana, en Gambie
Les infrastructures au service de la transformation
L'agriculture n'explique qu'une partie de l'histoire. Deux autres transformations ont également posé les bases de toutes les évolutions qui ont suivi
Achevé par étapes entre 2019 et juin 2025, Le pont Sénégambie a mis fin à l'un des principaux goulets d'étranglement du corridor transgambien, réduisant des temps de trajet qui pouvaient auparavant s'allonger de plusieurs jours, voire de plusieurs semaines. Aujourd'hui, plus de 15 000 véhicules le franchissent chaque jour, contre 532 avant son ouverture. Les coûts de transport des marchandises ont chuté. Pour les agriculteurs de Central River, dont les produits devaient autrefois attendre de longues heures, voire davantage, pour embarquer sur un ferry avant d'atteindre les marchés de Banjul ou du Sénégal voisin, le changement est concret et mesurable.
Au port de Banjul et dans tous les principaux postes-frontières, un système douanier numérique, modernisé avec le soutien financier du Groupe de la Banque africaine de développement, a transformé la manière dont les autorités gèrent les échanges commerciaux. En 2023, les recettes douanières ont augmenté de 23 %. En 2024, elles ont dépassé leur objectif de plus de 600 %. Ces recettes supplémentaires, collectées grâce aux systèmes nationaux plutôt que fournies par des donateurs, ont permis d'étendre le Registre social national à 258 196 ménages et de fournir des intrants agricoles à plus de 20 000 petits exploitants.
À Jarra Madina, dans la région de Lower River, le « Projet de développement rural WASH climato-intelligent » (eau, assainissement et hygiène) a apporté de l'eau potable alimentée par l'énergie solaire à une communauté où les femmes devaient auparavant parcourir cinq kilomètres avant l'aube pour puiser de l'eau dans des puits ouverts datant de plus d'un siècle. Une fois cette corvée éliminée, elles peuvent consacrer du temps à d'autres activités : l'agriculture, les activités génératrices de revenus ou encore la scolarisation des enfants, qui ne sont plus contraints de participer à la collecte de l'eau.
Ces trois évolutions - l'investissement agricole, la connectivité physique et l'augmentation des recettes nationales - se renforcent mutuellement. Un agriculteur en mesure d'acheminer rapidement sa production vers les marchés, dont les enfants sont scolarisés et en bonne santé, et dont l'Etat peut financer ses propres services de vulgarisation agricole efficaces, se trouve dans une réalité fondamentalement différente de celle d'un agriculteur privé de ces conditions.
Cinq décennies, une même direction
La Banque africaine de développement est partenaire de la Gambie depuis 1974. En cinquante ans, 843 millions de dollars ont été investis dans 96 projets. Les premières interventions étaient centrées sur les besoins les plus urgents d'un jeune pays largement agricole : routes, eau et infrastructures agricoles de base. Le portefeuille a ensuite évolué au rythme des besoins du pays, vers la gouvernance, le renforcement des capacités institutionnelles, les chaînes de valeur et la résilience climatique.
Mais une chose n'a pas changé : le fil directeur. Chaque investissement majeur, du pont Sénégambie au système douanier, en passant par les programmes rizicoles, a cherché à répondre à la même question fondamentale : comment une petite économie aux ressources limitées et dépendante du commerce peut-elle construire une base productive au service de sa population ? Les réponses ont évolué à mesure que les outils et les connaissances ont progressé. La question, elle, est restée la même.
En décembre 2025, le ministre gambien des Finances, Seedy Keita, s'est engagé à soutenir la dix-septième reconstitution des ressources du Fonds africain de développement (FAD-17), qui a soutenu une grande partie des investissements de développement du pays depuis 1974. La portée de cette contribution tient avant tout à sa dimension symbolique : après avoir bénéficié pendant cinquante ans de financements concessionnels, le gouvernement concerné choisit à son tour de contribuer au mécanisme destiné à soutenir d'autres pays.
Dans les rizières de la région de Central River, l'impact de cette trajectoire se lit concrètement dans une récolte qui ne dépend plus uniquement des pluies, dans un enfant qui bénéficie d'un repas préparé à partir de produits cultivés localement, ou encore dans une femme qui arrive au champ le matin après avoir pu dormir une heure de plus parce que l'eau est désormais disponible à proximité de son foyer. Autant d'exemples qui illustrent ce que cinquante ans d'investissements soutenus et orientés vers les vrais défis, peuvent permettre d'accomplir.
- 67 200 bénéficiaires directs et indirects du P2-P2RS dans 19 districts
- 120 000 bénéficiaires indirects ciblés par le programme rizicole REWARD en Gambie
- 843 millions de dollars investis dans 96 projets depuis 1974
- Plus de 15 000 véhicules par jour franchissent le pont Sénégambie (contre 532 auparavant)
- 39 397 écoliers bénéficient chaque jour de repas préparés à partir de produits agricoles locaux