Les yeux rivés sur une poignée de pièces colorées, Ilyass ne dit mot. Assise face à lui, le docteur Khaoula Mammad l'observe avec attention. « Choisis les couleurs que tu préfères et construis ce que tu veux », lui propose-t-elle.
En quelques minutes, Ilyass assemble les pièces en une architecture de formes géométriques complexes. Les symétries sont parfaites, les structures étonnamment sophistiquées pour un enfant de onze ans.
« Je l'appelle notre Einstein », sourit la neuropsychologue, qui dirige la clinique Universal Healthy Brain Center (UHBC), à Témara, dans la région de Rabat-Salé-Kénitra (nord-ouest du Maroc). « Derrière son silence se cache un esprit d'une logique exceptionnelle. Notre rôle consiste simplement à lui permettre d'exprimer son potentiel », glisse-t-elle avec bienveillance.
Ilyass vit avec un trouble du spectre de l'autisme léger. Amateur de football, il nourrit surtout une passion sans limites pour les étoiles, les galaxies et l'univers de science-fiction « Star Wars ». Dans son imaginaire, il voyage déjà dans l'espace. Son rêve est de devenir ingénieur à la NASA.
Pour sa mère, Soumaya, l'enfant a longtemps été qualifié de « rêveur », « dans sa bulle ». À l'école primaire, les convocations étaient fréquentes car « les enseignants avaient du mal à comprendre son comportement. Pourtant, je savais qu'il avait énormément de capacités. Je voulais simplement qu'il soit accompagné de la bonne manière. » Après avoir bénéficié d'un programme pédagogique individualisé à l'école, la famille se tourne vers le centre spécialisé UHBC, dirigé par Dr Khaoula Mammad.
Pour cette spécialiste en neuropsychologie éducative, les difficultés rencontrées par Ilyass illustrent une réalité beaucoup plus large. « Beaucoup d'enfants présentant des troubles du neurodéveloppement restent incompris. Certains diagnostics sont même erronés. L'autisme peut parfois être confondu avec d'autres pathologies psychiatriques comme la schizophrénie, dont la prise en charge est totalement inadaptée », regrette-t-elle.
Bien avant de devenir docteure en neurobiologie comportementale et cognitive, neuropsychologue et psychothérapeute, Khaoula Mammad a elle-même connu des difficultés d'apprentissage et d'adaptation : « Ces expériences n'ont jamais été un frein. Elles sont devenues le point de départ de mon projet. Je voulais créer un lieu où aucun enfant ne se sentirait incompris. »
Pour le docteur Mammad, « chaque enfant est unique »
Cette vision a donné naissance à l'Universal Healthy Brain Center, un centre spécialisé dans l'évaluation et l'accompagnement des troubles du neurodéveloppement. Les équipes de l'UHBC prennent en charge les troubles du spectre de l'autisme, les troubles de l'apprentissage et du langage, les retards de développement, les difficultés émotionnelles, comportementales, cognitives et scolaires.
Au coeur du modèle, une conviction simple : chaque enfant possède un potentiel unique qui ne peut émerger qu'à travers un accompagnement individualisé. La clinique réunit ainsi neuropsychologues, orthophonistes, psychomotriciens et spécialistes de l'accompagnement scolaire au sein d'une même équipe. Les situations sont discutées collectivement afin de construire un parcours thérapeutique adapté à chaque enfant. « Chaque cas est unique », aime à le rappeler le docteur Mammad.
L'accompagnement ne s'arrête pas aux portes du centre. Les parents et les enseignants sont associés au parcours thérapeutique dans une approche à 360 degrés. Une plateforme numérique permet ainsi aux familles de suivre les progrès de leur enfant et d'apprendre les techniques utilisées pendant les séances afin de poursuivre le travail à domicile. « Nous voulons que les parents deviennent des acteurs du développement de leur enfant », explique Achraf Hachimi, responsable informatique du centre UHBC.
Pour Ilyass, les résultats n'ont pas tardé. Après une année de suivi, les convocations de l'école ont cessé. « C'est même son enseignante qui m'a appelée pour savoir ce que nous avions fait. Elle trouvait son évolution spectaculaire », raconte la maman d'Ilyass en riant aux éclats. Soumaya a également noté qu'Ilyass ressentait lui-même l'importance de cet accompagnement. « Lorsqu'il manque une séance, il devient nerveux. »
Intelaka, un programme soutenu par la Banque
Cette réussite sous-tend aussi une aventure entrepreneuriale. Lorsque Khaoula Mammad décide de créer son centre, elle dispose d'une vision claire mais de ressources limitées. « Comme beaucoup d'entrepreneurs, le passage de l'idée à la réalité constitue le principal défi », explique-t-elle.
Le programme Intelaka marque un tournant. Son appui financier lui permet d'aménager un espace professionnel, d'acquérir les équipements nécessaires et surtout de constituer une équipe partageant la même ambition : offrir aux enfants neuro-atypiques un accompagnement d'excellence.
Lancé sous l'impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le programme Intelaka s'inscrit dans un ensemble de dispositifs d'appui financier et technique déployés par le ministère marocain de l'Économie et des Finances, en partenariat avec Bank Al-Maghrib - la banque centrale du Maroc - et l'institution publique de garantie Tamwilcom. Il vise à renforcer l'écosystème entrepreneurial en facilitant l'accès des entrepreneurs et des très petites et moyennes entreprises (TPME) aux financements et à des mesures d'accompagnement techniques.
Le Groupe de la Banque africaine de développement appuie ces dispositifs à travers le Programme d'appui et de financement de l'entrepreneuriat pour la création d'emplois au Maroc (PAFE-Emplois), financé à hauteur de 119 millions d'euros.
Les premières années n'ont pas été simples. Il fallait convaincre les familles de l'importance d'une prise en charge précoce, construire une équipe multidisciplinaire et assurer la viabilité économique du projet. « Chaque obstacle me rappelait le véritable sens de cette aventure : derrière le projet, des enfants attendaient des réponses et des familles étaient en quête d'accompagnement. »
Six ans plus tard, les résultats sont au rendez-vous. Entre 500 et 1 000 enfants ont déjà bénéficié directement des services du centre. L'activité progresse de 25 à 30 % par an, et une dizaine d'emplois qualifiés ont été créés, souligne Mouad Alaoui, responsable administratif du centre. Aujourd'hui, le centre UHBC s'appuie sur un véritable écosystème de spécialistes mobilisés selon les besoins de chaque enfant.
Désormais, le prochain défi est de reproduire ce modèle dans les principales villes du Royaume afin de répondre à une demande en constante augmentation.
Pour le docteur Mammad, l'objectif dépasse largement le développement de sa structure. « Nous sommes des activateurs de potentiel. Ces enfants ont un énorme potentiel, incompris. Ils ont simplement besoin qu'on leur redonne confiance et qu'on leur offre un environnement où leurs différences deviennent une force », affirme-t-elle avec conviction.
À l'image d'Ilyass, qui continue de rêver aux étoiles. Et qui, un jour peut-être, contribuera lui-même à les explorer.