En Afrique, la santé en quête d'un nouvel équilibre

Médecine en Afrique
27 Juin 2025
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InfoWire

L’Afrique aborde un tournant décisif. Alors que le retrait brutal de l’USAID depuis janvier 2025 fragilise des pans entiers des systèmes de santé, de nutrition et d’accès aux soins, la Fondation Bill & Melinda Gates annonce un engagement exceptionnel : consacrer l’essentiel de la fortune de son fondateur au continent.

Ce geste marque le début d’une nouvelle phase pour la solidarité internationale, portée par des logiques d’investissement plus ciblées, plus durables, et moins dépendantes des institutions multilatérales traditionnelles.

Mais loin de se limiter à une redistribution de l’aide, cette transition révèle une recomposition plus profonde. Partout, des alternatives émergent : percées technologiques, montée en puissance de la médecine personnalisée, reconnaissance accrue des savoirs endogènes, interventions communautaires. Face à la fragilité des modèles importés, l’Afrique explore des réponses plus enracinées, plus adaptées, et potentiellement plus durables.

Entre disparités et progrès continentaux

Les besoins en santé demeurent immenses sur le continent africain, dans un contexte marqué par la persistance d’un sous-financement structurel. Selon un rapport publié par l’ONU en 2023, l’Afrique ne représente que 1,5 % des dépenses mondiales de santé, alors qu’elle regroupe 17 % de la population mondiale. En 2023, près de 90 % des investissements en capital santé sont allés aux seuls « Big Five » (Afrique du Sud, Égypte, Maroc, Nigeria et Kenya), creusant un peu plus le fossé entre marchés porteurs et zones délaissées. Un écart qui se matérialise avec la montée de la médecine de pointe. L’Afrique du Sud, le Maroc ou encore le Rwanda investissent dans des infrastructures hospitalières performantes, des centres de recherche biomédicale et des dispositifs de couverture sanitaire, quand d’autres zones demeurent dépendantes de financements extérieurs précaires ou de réseaux humanitaires.

Quelques percées technologiques récentes laissent entrevoir un changement d’échelle. Le 14 juin 2025, un patient angolais a subi une prostatectomie réalisée à distance par une équipe basée en Floride, à plus de 11 000 kilomètres de Luanda. Cette téléchirurgie robotique, une première sur le continent africain, constitue également un record mondial en termes de distance opératoire.

À Dakar, la Faculté de Médecine, Pharmacie et Odonto-Stomatologie (FMPO) de l’Université Cheikh Anta Diop a été désignée pôle d’excellence UEMOA pour son rôle dans la formation de spécialistes, la recherche appliquée et l’intégration des technologies médicales avancées au service des systèmes de santé ouest-africain. Au Maroc, un partenariat stratégique entre la société Genomia MDATA et la Fondation Mohammed VI des Sciences et de la Santé a permis de lancer un hub intégré de médecine de précision, alliant biotechnologie, intelligence artificielle et séquençage génétique, afin de développer des diagnostics et traitements adaptés aux profils des patients africains.

En parallèle, des innovations comme l’intelligence artificielle modifient peu à peu les pratiques médicales, notamment en diagnostic et en télémédecine. L’IA est aujourd’hui expérimentée pour faciliter l’interprétation d’images médicales, optimiser le suivi des pathologies chroniques, ou automatiser la priorisation des cas en zone rurale. Ces outils ne remplacent pas les structures existantes mais s’y greffent progressivement, ouvrant la voie à des configurations hybrides mêlant médecine conventionnelle, dispositifs communautaires et pratiques endogènes.

Une médecine ajustée aux besoins locaux

Alors que les technologies de pointe s’intègrent progressivement aux systèmes de santé, d’autres dynamiques, plus ancrées dans les pratiques locales, transforment discrètement mais durablement le paysage médical. Au Cameroun, face à la prolifération des tradipraticiens et aux risques sanitaires associés, les autorités ont présenté en novembre 2024 un projet de loi visant à encadrer la médecine traditionnelle. Ce texte entend instaurer un code d’éthique, soumettre les praticiens à une autorisation préalable et établir des passerelles avec la médecine conventionnelle. L’objectif affiché : mieux protéger les patients tout en renforçant une offre de soins endogène, largement sollicitée dans les zones peu couvertes par le système formel.

Dans ce contexte, certaines organisations africaines adoptent des formes d’intervention hybride, combinant expertise médicale, action sociale et partenariats techniques. C’est le cas d’ASAF Cameroun, fondée en 2019 par l’entrepreneur Eran Moas, qui prend en charge des évacuations sanitaires complexes vers l’Inde, la Belgique ou l’Allemagne pour des pathologies graves. En novembre 2024, Makouet Ayissi, 49 ans, atteinte de calculs rénaux bilatéraux et d’une atteinte vertébrale, a pu bénéficier à Hyderabad d’une chirurgie rénale au laser puis d’une intervention sur la colonne cervicale.

Quelques semaines plus tard, c’est Mani Joseph, 26 ans, blessé par une mine, qui a été opéré dans le même centre pour une reconstruction totale du coude, lui rendant l’usage de son bras droit. Vingt interventions de ce type ont été financées intégralement ces dernières années, pour un coût moyen de 25 000 dollars par patient, dans un pays où de telles opérations restent hors de portée pour la quasi-totalité des familles.

Au-delà de ces prises en charge individuelles, ASAF Cameroun s’inscrit dans une logique d’écosystème, en tissant des liens avec des structures locales comme le Centre d’accueil pour enfants en détresse, des hôpitaux partenaires européens ou des campagnes de prévention ciblées. L’organisation pilote également la Semaine de l’Humanité, un événement mêlant actions médicales, inclusion sociale et sensibilisation environnementale, en lien avec des projets de conservation portés avec Ape Action Africa. L’approche voulue par Eran Moas, fondée sur la rigueur médicale et le maillage territorial, préfigure un modèle plus enraciné d’intervention sanitaire, moins dépendant des bailleurs multilatéraux et mieux adapté aux réalités africaines.

Pérenniser la transition

Derrière l’émergence de ces nouvelles dynamiques se pose la question de leur articulation. Si les innovations technologiques, les pratiques traditionnelles régulées et les solutions communautaires ont démontré leur pertinence, elles évoluent pour l’heure dans des cadres fragmentés, souvent déconnectés les uns des autres. Les complémentarités existent, mais manquent d’un pilotage global capable de faire système.

Or, sans une coordination nationale ou régionale, ces initiatives risquent de demeurer à l’état d’expériences pionnières, portées par quelques structures agiles mais sans effet d’entraînement à grande échelle. La santé africaine de demain ne pourra reposer ni sur la seule ingénierie humanitaire ni sur des ruptures technologiques importées, mais bien sur une architecture concertée, intégrant les innovations, les savoirs locaux et les réalités sociales.

C’est à ce prix que le continent pourra passer d’une addition d’initiatives à une véritable stratégie de souveraineté sanitaire, portée par des politiques publiques capables de s'appuyer sur ce foisonnement, sans en neutraliser la diversité.

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