Désigné à la tête du groupe républicain au Sénat le 13 novembre dernier, John Thune a immédiatement fait allégeance à Donald Trump, lui garantissant l’engagement d’une équipe « unie derrière le programme du Président ». Constat majeur : ce programme fait l’impasse totale sur l’Afrique, comme si ce continent laissait de marbre l’hôte réélu de la Maison Blanche.
Vue d’Afrique, la victoire du candidat Trump ne peut donc que véhiculer de lourdes interrogations. Sans même rappeler ici les termes souvent fleuris utilisés par le tribun républicain au sujet de pays probablement peu crédibles à ses yeux, force est de constater que sa philosophie est – et demeurera – résolument placée sous le signe d’un pragmatisme implacable et toujours dédié au principe de « l’America first ».
Évoquant récemment les tensions entre la Chine et Taïwan, n’a-t-il pas estimé que « Taïwan devrait nous payer pour sa défense » ? Appliquée à l’Afrique, cette approche qui semble exclure toute référence à des valeurs ou autres élans de solidarité, conduira-t-elle par exemple à revisiter l’African Growth and Opportunity (AGOA) qui permet à trente-deux pays du continent de bénéficier de préférences tarifaires et d’accéder plus facilement au marché américain, s’ils se conforment à la doctrine de l’économie libérale ? L’enjeu est réel puisque cet accord, qui expire en 2025, concerne une large palette de secteurs, de l’agriculture au textile en passant par l’automobile notamment. Les premiers mois de la nouvelle administration permettront de répondre à cette question mais le plus vraisemblable, comme toujours avec le président Trump, est qu’elle repose sur un rapport de forces politico-économique inscrit, de préférence, dans un dialogue bilatéral. En clair, la Maison Blanche pourrait conditionner l’avenir de ce texte - et donc de son soutien - à l’alignement des pays concernés avec les intérêts américains, confrontés en Afrique, au déploiement de plus en plus offensif de concurrents majeurs que sont la Chine ou la Russie.
C’est une forme de défi qui est donc lancé à chaque État, dans son positionnement propre : comment gérer la relation avec une administration américaine convertie à un protectionnisme assumé et qu’il faudra convaincre de l’intérêt qu’elle pourrait tirer de liens privilégiés ? Sans doute est-ce là la grille opératoire la plus pertinente. Ainsi, si la récente COP29 a mis l’Afrique au cœur de son contenu, gageons que cela ne pèsera guère aux yeux de Donald Trump, qui préfèrera toujours le « cas par cas » à une logique globale.
Disons-le autrement : dans la donne géopolitique mondiale qui s’annonce, l’Afrique sera vraisemblablement le théâtre d’une concurrence toujours plus intense entre pôles aussi puissants qu’antagonistes. C’est évidemment une contrainte. Mais, paradoxalement, ce diagnostic me conforte dans l’idée que ce pourrait être aussi une opportunité.
L’Afrique et chacun des peuples qui la composent, sont condamnés à trouver les voies d’une maturité inédite, à la fois financière, technologique, industrielle et agricole, en capitalisant sur leurs propres atouts. Un exemple : un pays comme la République Démocratique du Congo dispose, dans son sous-sol, de véritables « trésors » à travers des minerais parmi les plus rares au monde, prisés par les nouvelles industries : cobalt, cuivre, niobium, lithium …
Un système bancaire solidifié lui permettrait, à l’avenir, d’attirer davantage d’investisseurs, de financer plus efficacement son industrialisation et de transformer sur place les matières premières dont elle dispose.
Devenir un pays économiquement plus résilient, ce serait pour elle devenir aussi une nation plus résistante. Aux tensions diplomatiques, aux fluctuations monétaires ou aux pressions politiques et en particulier aux promesses qui ne débouchent pas toujours. Souvenons-nous du « Contrat du Siècle », signé en 2007 entre le gouvernement congolais et un groupement d’entreprises chinoises : sur les 3 milliards de dollars d’investissements censés financer de nouvelles infrastructures, un peu plus de 820 millions ont effectivement été investis. Dans le même temps, en revanche, Pékin s’est bel et bien fourni en minerais tirés du sous-sol de son « partenaire », empochant environ 11 milliards de dollars dans cette opération …
Le seul horizon viable pour un pays comme la RDC est donc bien celui d’une souveraineté qui reste à construire et qui lui permettrait, demain, de modifier radicalement les termes du rapport de forces.
On l’aura compris, sans aller jusqu’à affirmer que l’élection de Donald Trump représente une chance inouïe pour des pays africains, elle a au moins le mérite de placer chaque gouvernement africain face à ses responsabilités : non pas en lui « révélant » une feuille de route parfaitement connue en réalité, mais en érigeant celle-ci au rang d’urgence absolue. « Make Africa finally great » !